Journal d'Anton B.

Jeudi 27 février 2025, 21h36

Points de bascule. Extrait du Journal au 27 février 2025:

« Ouvert, dans la petite bibliothèque du bureau, un guide touristique des années 2000 : la Bulgarie qu’ils décrivent fait peur, la prostitution partout, les rapts, la mafia, le bakchich aux policiers et, surtout, l’effraction systématique des voitures occidentales. Songe à la mienne, dans la cour, que je ne ferme plus depuis longtemps, qu’on m’arrangerait de la voler mais non, d’un pays à l’autre personne ne se décide. La mafia : il y avait bien, sur la nationale, quelques grosses cylindrées allemandes pour me doubler à 210 mais le type d’hier, en me broyant la main, jura que c’était de l’histoire ancienne. La prostitution : la caissière de Devnia, pas gracieuse, s’est fait refaire les lèvres en bec de canard. Ne sais ce quelle conclusion. […] La nuit le village livré aux chiens. […] Réveillé à trois heures, sans raison nette. Écarte les rideaux : la lumière, dehors, qui réagit au mouvement, s’est allumée. Me semble qu’on marche derrière la maison ou bien ce ne sont que les rétractations de la neige sur le toit dans le vif de la nuit. Passe une veste, sors pisser. Attends une heure, comme ça. […] Sur un panier au dessus de l’évier, quelques phrases utiles en syldave : Je m’appelle Machin, Je viens de tel pays ; et puis, très rapidement : On n’a rien pu faire, C’est arrivé très vite. […] Dans les placards les ustensiles de grand-mère. Retrouvant les gestes sans les avoir jamais appris, Elsa charge le poêle, cuit des œufs à la vapeur dans une sorte de cocotte percée, pile les coquilles dans le mortier – valide mon intuition que ma femme est une très vieille dame. De ses cycles précédents, ça dit, l’effacement de cette âme-là n’a pas été soigneux. N’ai longtemps eu, pour fonder cette intuition, que les mystérieux appels à l’aide que de vagues souvenirs de déportation (?) lui faisaient jeter au milieu de la nuit ; mais en vieillissant la peinture s’écaille, les signes désormais se multiplieront. […] Le redoux des dernières vingt-quatre heures fait reparaître la terre noire et grasse. Le rhume me tient couché. Le poêle chauffé à blanc suscite une nouvelle dimension des sens : bruits sur lesquels je n’ai jamais rien écrit, le toucher rêche et l’odeur, surtout, nouvelle de mon propre corps, cannelle, bois vert et pomme pourrie. […] Dans les gros romans américains que je feuillette dans la bibliothèque, toujours des Acknowledgments ; la femme et les enfants en bonne place. Le romancier, on comprend, rassure ses lecteurs sur la bonne tenue de sa vie familiale : un type honnête, qui ramène le pain. Puis les spécialistes. Puis les éditeurs, toujours ‘patients’ – le rapport de force ici se laisse brièvement voir. Enfin, pour les polars, les richards qui se sont offert – sous un vague prétexte philanthropique – de donner leur nom à un personnage du best-seller : remerciement un peu faux-cul qui, s’en doutent-ils ? ridiculise ce qui devrait toujours rester tu. »

3 réponses à « Jeudi 27 février 2025, 21h36 »

  1. Avatar de Florian
    Florian

    Bonnes nouvelles de Riga et la résilience des écosystèmes

    Anton aujourd’hui chez nous c’est le redoux. Pas besoin que je te fasse des phrases, tu sais très bien ce qui se cachait sous la neige. Je traverse ton cimetière allemand avec mon fils direction le pont du tram, sur Brivibas. Il me raconte toutes les grandes lois de sa vie secrète (planète plate, dimensions modifiables, portail rouge, accès réservé aux compagnons…). On est en route vers une nouvelle bibliothèque en Letton où il va demander des tintins, y’en a, super papa ! Fin de l’intro.

    Quand on repart, pendant qu’on met tous nos manteaux, je vois un gars juste de l’autre côté d’un angle du mur du vestiaire. Lui ne me voit pas, il y a en fait souvent des petites anomalies de la trame du monde qu’on accepte sans broncher. Il est vieux, il a un grand paletot beigeâtre, des cheveux blancs très sales, il a l’air tellement fragile qu’on verrait presque au travers. Pour te situer c’est le sosie du frère au père à Stéphane Martinez de la rue des Allards à Pont l’Abbé d’Arnoult, le sosie (tu te figures parfaitement).

    C’est là que ça m’a frappé : les êtres et les choses qui composaient ton journal du temps de Riga continuent de vivre depuis que tu es parti. C’est normal, ça devrait pas me surprendre, mais quand même. Si ce vieux type aux poches (et le bonnet) pleines de gel désinfectant finit par aller s’écrouler dans la forêt, ça fera du bruit même si tu n’es pas là pour le chroniquer. Ça m’a semblé être une bonne nouvelle mais en finissant ce texte, je ne suis plus très sûr.

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  2. Avatar de Florian
    Florian

    Mince j’ai oublié de te dire l’essentiel, pendant que l’observe le gars, il est occupé à se remplir les poches et le bonnet avec du gel désinfectant, il a l’air vraiment terrifié de se faire voir, il appuie très fort sur les distributeurs, ça sort en grandes giclées, trrr, trrrr, ça déborde de ses poches partout sur ses habits qui brillent de la substance. Je nous recule moi et le petit pour pas que le gars voit qu’on le voit. 

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    1. Avatar de Anton B.

      C’est vrai, c’est un personnage du Journal que tu décris là: le réel se démène pour que la scène ne soit jamais déserte. Désolé de n’avoir pas répondu plus tôt, je viens de rentrer… Mais je l’avais bien lu!

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