
Points de bascule. Extrait du Journal au 27 février 2025:
« Ouvert, dans la petite bibliothèque du bureau, un guide touristique des années 2000 : la Bulgarie qu’ils décrivent fait peur, la prostitution partout, les rapts, la mafia, le bakchich aux policiers et, surtout, l’effraction systématique des voitures occidentales. Songe à la mienne, dans la cour, que je ne ferme plus depuis longtemps, qu’on m’arrangerait de la voler mais non, d’un pays à l’autre personne ne se décide. La mafia : il y avait bien, sur la nationale, quelques grosses cylindrées allemandes pour me doubler à 210 mais le type d’hier, en me broyant la main, jura que c’était de l’histoire ancienne. La prostitution : la caissière de Devnia, pas gracieuse, s’est fait refaire les lèvres en bec de canard. Ne sais ce quelle conclusion. […] La nuit le village livré aux chiens. […] Réveillé à trois heures, sans raison nette. Écarte les rideaux : la lumière, dehors, qui réagit au mouvement, s’est allumée. Me semble qu’on marche derrière la maison ou bien ce ne sont que les rétractations de la neige sur le toit dans le vif de la nuit. Passe une veste, sors pisser. Attends une heure, comme ça. […] Sur un panier au dessus de l’évier, quelques phrases utiles en syldave : Je m’appelle Machin, Je viens de tel pays ; et puis, très rapidement : On n’a rien pu faire, C’est arrivé très vite. […] Dans les placards les ustensiles de grand-mère. Retrouvant les gestes sans les avoir jamais appris, Elsa charge le poêle, cuit des œufs à la vapeur dans une sorte de cocotte percée, pile les coquilles dans le mortier – valide mon intuition que ma femme est une très vieille dame. De ses cycles précédents, ça dit, l’effacement de cette âme-là n’a pas été soigneux. N’ai longtemps eu, pour fonder cette intuition, que les mystérieux appels à l’aide que de vagues souvenirs de déportation (?) lui faisaient jeter au milieu de la nuit ; mais en vieillissant la peinture s’écaille, les signes désormais se multiplieront. […] Le redoux des dernières vingt-quatre heures fait reparaître la terre noire et grasse. Le rhume me tient couché. Le poêle chauffé à blanc suscite une nouvelle dimension des sens : bruits sur lesquels je n’ai jamais rien écrit, le toucher rêche et l’odeur, surtout, nouvelle de mon propre corps, cannelle, bois vert et pomme pourrie. […] Dans les gros romans américains que je feuillette dans la bibliothèque, toujours des Acknowledgments ; la femme et les enfants en bonne place. Le romancier, on comprend, rassure ses lecteurs sur la bonne tenue de sa vie familiale : un type honnête, qui ramène le pain. Puis les spécialistes. Puis les éditeurs, toujours ‘patients’ – le rapport de force ici se laisse brièvement voir. Enfin, pour les polars, les richards qui se sont offert – sous un vague prétexte philanthropique – de donner leur nom à un personnage du best-seller : remerciement un peu faux-cul qui, s’en doutent-ils ? ridiculise ce qui devrait toujours rester tu. »
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