Journal d'Anton B.

Samedi 7 novembre 2026, 18h25

Pars quaedam aeternitatis. Extrait du Journal au samedi 7 novembre 2026 :

« Hier soir à garder les petits. Mais J. nous propose une excursion, le rejoignons en haut de Berzei. Il a repéré, dans l’hôpital pour enfants, adossée à la chaufferie, sous l’énorme cheminée de brique, une petite église dédiée à saint Jean le Russe. Nous passons la porte mais on dérange, ils préparent une cérémonie – les tables, les bouquets. La dame, avisant les deux mômes, s’adoucit, leur offre un bracelet ; les lumières baissent. Les enfants impressionnés par la châsse avec, bien visible, le petit morceau d’os qu’embrassent les fidèles. S. très attentive aux explications sur la liturgie, la vie du saint et sur la Dormition de la Vierge, spectaculairement représentée. Rentrons tôt, mangeons la tarte aux blettes que J. a préparée avec sa mère. E. rentrera au milieu de la nuit ; a visité une exposition d’art contemporain tellement concept que la gardienne elle-même accueillait les sortants par un éclat de rire – à moins que cela ne fît partie du dispositif. […] Il semble que tous les états de la matière, toutes les textures, toutes les souplesses, soient désormais solubles – j’écoute la conversation les enfants – dans la polarité slime – squeechie. Mots dont découvre récemment l’existence. Pas sûr, d’ailleurs, qu’il y ait opposition. Ne jamais couper un objet squeechie, l’intérieur donne le cancer. Et J. de confirmer, gravement. […] Posté le dernier Hospodar, avec vingt jours de bourre. […] Les comptes gmail de moins en moins accessibles à ceux qui n’ont pas de téléphone portable. Contrariétés diverses cette semaine à ce sujet. Celui de Madara rallume un peu, s’éteint, capte le wifi de la pizzeria si j’insiste. […] Continué, dans ma tête, la conversation de jeudi soir : Denise pas tant pour Denise (1925-1972) elle-même que pour un monde survivant par accident au cri qui devait le pulvériser. Dans cette femme femme l’avenir s’avorte, les formes déjà établies s’arrogeant son territoire, quand bien même la force leur manque pour l’occuper. Imagine une mue qui se déplace en traînant, mal détaché, le cadavre du papillon. […] Étaient interdits, hier, à Halloween de l’école, les chewing-gum-taser. Renseignements pris, ce sont des gadgets de farces-et-attrapes, que l’école avait choisis pour sa tombola, à la kermesse de juin, puis succès incontrôlable. […] Toute la nuit des palpitations inexplicables. La matinée comme blanchie, délavée. Traverse en taxi le secteur Un avec S. pour son cours de peinture, spectralement. Grande puissance sur moi des forces absentantes : la musique, les échecs, l’image dont celle que renvoient les miroirs. Ce durcissement de l’adversaire ne pouvant se justifier que par l’imminence d’un dévoilement – la peau bourrelant d’avance autour de la plaie. […] Dans les Notes, d’A. Maignan : « Le corps seul peut admettre la quantité incalculable ». […] Un foot au parc ; puis à la librairie de la rue Brezoianu, où E. trouve, pour 80 lei – la somme, élevée, fait sursauter les clients – des Chansons gaillardes et bachiques du Quartier latin, de 1933. Pour les petits, qui ne l’ont guère mérité, de vieux Pif-Gadget. »


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