
Pars quaedam aeternitatis. Extrait du Journal au mercredi 4 novembre 2026 :
« La nuit mais la nuit change de nature. Ne parviens plus, comme longtemps, à travailler jusqu’au matin ; mais pas non plus à dormir. Au bureau sans rien faire jusqu’à minuit, où descends m’en griller une sur le trottoir. Remonte, fais un thé noir. Ne comprends plus ce que je lis ; quant à écrire, la moindre ligne engageant le souvenir de Denise c’est-à-dire, par ricochet, la vie d’Hélène et de Roland me plonge dans une mélancolie stérile. Une heure du matin. Vagues désirs mais de moins en moins vagues, me rechausse, passe un manteau ; puis la vague retombe, la raison de nouveau. Passe Rachid Taha. Deux heures au clocher de Măgureanu. […] Raté le réveil : 6h17 quand mes yeux accrochent les aiguilles. Me presse en vélo. Sous le pont de la DN1, la pluie a décollé l’épaisse couche d’affiches, en ressort une pour le spectacle de Noël 2017. Dans le petit bureau où donne la leçon de grec, l’horloge bloquée à 10h17. M., enfin, que surprends dans un couloir à raconter son insomnie : elle a regardé l’heure pendant dix-sept minutes. L’esprit sans résistance contre ces petits recollements-là – penser mais comme si venais d’être frappé d’un grand plat dans le dos. […] « Les puissants immortels étaient devenus vieux. » […] X. m’explique, chiffres à l’appui, la richesse de l’Estonie relativement aux pays baltes ; et ne peux me défendre d’un certain agacement : pas tant d’avoir eu tort que, peu avouable, devant l’arrogance des chiffres à détricoter nos petites fictions nécessaires – ici, l’Estonie, la mer gelée, la plaine noire et ses villages de bois flotté, les fabriques englouties par les épines, seule la cheminée où ronfle le désir des hirondelles. […] L’apocastase, chez Origène. […] La vie sauvage, toujours. Grand service que me rend A.G. Appellerai le numéro. […] L’après-midi à la bibliothèque. A la table derrière, trois jeunes filles de Terminale discutent, à voix basse et avec une grande prudence de méthode, du doute radical. Passent deux officiels, homme et femme, que le directeur promène dans la maison ; ils évoquent les écrivains qu’on a le budget pour mais à condition, la dame insiste, de « tirer un maximum de jus de ces gens-là. » […] Sur le chantier de l’hôpital militaire, désormais un gigantesque cube de parpaings, quelqu’un siffle l’air de Brazil. […] Croisé X., de retour de Grenade. Le nom a sur moi les effets qu’on sait. Son appartement donnait sur le mirador San Nicolas. Tout en haut du Sacromonte, la prison pour jeunes remplacée par un musée. Presque pénible d’évoquer, en bourgeois parvenu, ces rues où clochardions Jean et moi à vingt ans, la bouche pleine de promesses de ne pas devenir ce que devînmes. X. s’aperçoit de mon trouble ; lui-même, s’amuse-t-il, c’est l’IA qui l’a envoyé là-bas. Il lui a demandé des endroits chauds et en altitude où passer sa retraite ; sont sortis trois villages dans la Sierra Nevada. »
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