
Pars quaedam aeternitatis. Extrait du Journal au vendredi 30 octobre 2026 :
« Brûlé hier les reliques du Ligo. Les petits de verser des larmes, J. surtout mais S. se retient mal. Mystère du temps à la fois circulaire et irrémédiable, qu’il faut bien apprendre ; et puissance symbolique du Ligo, dans sa version pourtant la plus édulcorée. Le raisonnement d’ailleurs complètement à la portée du petit garçon, qui demande aussitôt à sa mère – dont il ne supporte pas d’avoir vu brûler la couronne – si elle sera toujours avec lui. S. comprend un peu plus et se tait. Le parfum des fleurs du Latgale se mêle à la brume du Banat. Le frère et la sœur se serrent l’un contre l’autre. […] Les enfants jouent à Google, c’est-à-dire qu’ils frottent des baies et des herbes sur des planchettes pour reproduire l’écran, puis ils lui posent des questions. M’agace un peu contre l’école : pas chez nous qu’ils auront vu faire ça. Puis jouent à Youtube, même principe. […] Passé au village saluer le boulanger, qui offre l’énorme pain de porumb, la fierté locale. Puis la route. Déjeuné à Băile Herculane. Huit heures à supporter les bips-bips de la Hyundai, quand la ligne blanche, quand la pluie, quand la vitesse excessive : une Game-Boy. Les Portes de Fer, où marque l’arrêt pour montrer aux petits, sur la colline d’en face, une pensée pour mon père, le grand portrait de Tito – J. ne connaît pas, il entend Tiktok et ça les fait marrer. Les immenses parkings vides où des meutes de chiens évoluent géométriquement comme des étourneaux. La réclame des restaurants : Serbian Flavours, Girls, Country Music. Sur les ronds-points des pièces d’artillerie anti-char. Les girls en question, tapinant à l’entrée des bases logistiques, cigarette sur cigarette, assises sur un parpaing comme surprises aux gogues. La nuit nous cueille à Craiova. Dînons tard mais à la maison. […] Băile Herculane. Ville thermale fondée sous les Antonins, la Herkulesbad de Sissi mais ébranlée par les chutes successives des empires et la trouvons quasi désaffectée, les bains du XIXème aux vitres brisées, les coupoles de zinc enfoncées par les avalanches. Les chiens errent en bandes dans la rue principale. L’hôtel Român, fermant la vallée, hôtel pour apparatchiks de l’ancien régime, brutaliste et pas désagréable à l’œil, mais le hall est désert, la moquette marron râpée et partout des mégots ; les rideaux tirés sur le restaurant panoramique ; les drapeaux à frange mais la pluie les a passés, méconnaissables. Près de la rivière, les bains soufrés, très chauds, une petite fille nage, l’eau « faiblement radioactive » mais ne pas dépasser 15mn. Les montagnes se referment sur ce monument des peuples oisifs et qui le payèrent ; les pins à flancs de colline, la brume japonaise, des estampes. Déjeunons dans un restaurant qui disparaît sous les feuilles mortes ; la télé passe des chanteuses roms générées par IA – « Pe peronul de la gara ». Dans la boîte à livres, des méthodes pour vivre selon les enseignements du Christ, en anglais et hongrois, gondolées et piquées de moisissures. »
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