
Pars quaedam aeternitatis. Extrait du Journal au jeudi 29 octobre 2026 :
« Chassé, la nuit dernière, la souris dans le placard ; sans désir de lui faire de mal, sans même celui de la chasser. Ai vécu longtemps avec des souris dans les murs. Ne pas se laisser déborder, mais sympathie. Me dégoûte, en revanche, la prolifération des punaises noires et vertes, qui se jettent sur le poêle brûlant pour disparaître comme des gouttes d’étain. […] Tout solitaire dans la nuit. Pas une lumière, à perte de vue. Un sabotage des lignes ? Reviens, presque inquiet ; mais il n’en est rien. Envoie le dossier libanais vers trois heures du matin. Essaie de dormir. Fini le premier volume des Carnets de P.G., qui tiennent leurs promesses mais c’est le second, pendant la guerre, qui m’attire le plus. […] J. découvre la magie de dénombrer. Compte les touches de la machine, les grains de maïs, les cartes – la voix profère, avec une solennité qui s’accorde mal avec un petit garçon de 5 ans en maillot de Killian Mbappé. S’arrête sur des sommes qui plaisent à son oreille : 1066, 47 etc. […] Remplissent leurs vieux breaks de pommes à plier les essieux, de la folie, puis conduisent au pas, la famille autour, silencieux comme qui aurait déconné. […] En voiture pour aller voir les bisons mais le goudron s’arrête vite, où qu’on aille. Vallée plus pauvre que la nôtre, des épaves dans des fossés de ceux qui, j’imagine, se sont enfoncés dans les bois ; des porte-grumes soviétiques patinent dans la boue noire. L’endroit pour disparaître – les gens, d’ailleurs, au dernier hameau, n’est-ce pas qu’ils s’efforçaient de retenir notre plaque, nos visages ? Au barrage hydroélectrique deux bûcherons m’arrêtent : des bisons il y en a, oui, mais dans la Grande Forêt, loin dans la montagne. Eux-mêmes n’en ont jamais vu. Ma question, indécente. Même réaction qu’à l’épicerie de Sat Bâtran, la semaine dernière. Rentrons par Armeniș. […] De temps en temps, au sommet d’une montagne, la petite tache noire d’un homme seul, qui me regarde le regarder. […] Dans le bois derrière un isolateur-verre de caténaire, CCCP, 1973. Trop lourd. Laissé là. […] M’arrête dans le virage de Piatra Scrisă – la Pierre Écrite. Une toute petite église, un ermitage, a survécu au pont de chemin de fer, se tient juste en dessous, à peine croyable. Sur une icône Dieu lui-même lisant le Telegraful Român. Entre les rochers, pliés en deux ou quatre, des billets d’une leu. Un magasin de bondieuseries, un autre de nains de jardins, de jouets, de chinoiseries – on y vend les drapeaux roumain et moldave, ceux de l’UE et de l’Otan. Trois motels-restaurants dont le sordide n’est pas sans me faire de l’œil. E. achète un panier en osier. Les camions nous frôlent ; ceux qui s’arrêtent ont peu d’espace pour freiner, dérapent en klaxonnant dans un nuage de craie – à l’instant, une citerne de diisocyanate de toluène. De l’autre côté de la rivière les montagnes à pic, la forêt impénétrable – un décor de théâtre, dit S. […] Brûlé, ce dernier soir, les couronnes de Lettonie. Emotion très vive, de chacun. »
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