Journal d'Anton B.

Mercredi 28 octobre 2026, 19h42

Pars quaedam aeternitatis. Extrait du Journal au mercredi 28 octobre 2026 :

« Ne se vend, ici, que de l’eau carbogazoasă. Les enfants la laissent décanter dans un verre toute la nuit, puis touillent très fort avec une cuiller pour dégazer. […] Le type, dans le poulailler, une gueule mais on ne peut s’empêcher, le voyant, de se passer les mains devant les yeux, yeux dont la coordination faiblit, peut-être, et dont la divergence s’accroissant avec l’âge impose aux objets un manque central, comme un éclat. Mais non, ça va encore, reviens au visage du type. Visage auquel une erreur de recoupement des deux champs aurait retiré une partie du nez – un qui ne se reconnaîtrait que dans un miroir brisé. Les femmes de la vallée, dans un roman, demanderaient deux fois le prix. […] Sur la porte, les mesures en cas de cutremur – séisme, du latin con–tremere. […] J. s’entraîne à lire sur tout ce qui se présente mais là, ce sont des vers arabes qu’ai notés sur la feuille. Lui explique qu’il faut partir de la droite, et lui : i-a-q. Je sursaute, c’est exactement ça (يا قيصر). Effroi. Vais pour appeler E. quand le petit garçon, effrayé par son père, m’explique : c’est son prénom à lui qu’il croyait que j’avais écrit. […] E. : La café a eu du mal à monter, il doit goûter un peu le pétrole. […] Fini, avant déjeuner, de taper Denise : 26 pages. Le texte se tient, quoi qu’on en dise. Le repasserai à tête reposée cet hiver. […] Descendons à Caransebeș, où E. veut acheter du miel, et moi scanner un dactylogramme. Ciel bas, la ville trouve encore à gravir des degrés de tristesse. Partout les marques de pauvreté : les prêteurs sur gage, les stocks de marchandises confisquées revendues à vil prix, les bureaux de placement en Allemagne. Les casinos automatiques, la porte entrebâillée, le sol en tôle larmée jonché de paquets de cigarettes. Sur l’église catholique une stèle se souvient des deux enfants du seigneur local, en 1725, l’un gestorben à 4 ans, l’autre à deux. […] Achetons du miel. Café, près du parc, servi par une adolescente poudrée comme une précieuse mais c’est, semble-t-il, un traitement contre l’acné ; des mouches jaunes viennent se noyer dans ma tasse. Dans le désherbage de la bibliothèque municipale – en ruines, d’ailleurs, les horaires encore tapés à la machine – que des livres étrangers traduits en roumain. Dont les Mémoires d’Adèle d’Osmond, comtesse de Boigne, dont lis le nom pour la première fois. […] Pousse la porte d’un xerox, pour le scanner. Le vieux remonte lentement du jardin, acquiesce, me fait répéter devant sa femme. Devant lui dans l’assiette, une part de tarte à la crème qu’il a couverte, par pudeur, d’un kleenex. Alors tout un numéro : il glisse ma feuille dans un maroquin, passe à madame qui, derrière un paravent, s’occupe de le traiter. 6 lei pour le scan, 4 pour l’envoi par mail, le ticket doublement tamponné et signé. Lambris des années 70, comme un vieux coiffeur arabe ; sur le mur, jaunes de tabac, des portraits de jeunes gens, moustache et gomina, au service militaire. Vendent, sur une étagère, des travaux de reprographie non réclamés : des méthodes de conversation allemande, un vocabulaire de sylviculture, une grammaire du XVIIème siècle, très chère (148 lei) ; dans un bac, des photocopies de cartes d’identité, où me retiens de piocher mais on sent que ça ne choquerait personne. […] S. supplie : Pour l’amour de Dieu ! […] Pousse, à la nuit tombée, la voiture jusqu’au moulin, où ne fais que râper le bas de caisse. Les enfants vont voir leur barrage. Les bois tournent sombres, avec une étape bleue ; bruit des noix tombant dans l’eau, si net qu’on doit l’entendre à l’autre bout de la vallée. Quelques pas seul, vers la montagne, sur le sentier d’ardoise ; on joue avec soi-même, on imagine qu’en revenant plus personne, ce qu’aurait été la vie sans. Les retrouve serrés les uns contre les autres, effrayés par le déploiement de silence, par les choses-de-la-nuit. »


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