
Pars quaedam aeternitatis. Extrait du Journal au mardi 27 octobre 2026 :
« Froid très vif ; couché tard pour entretenir le feu dans la chambre des enfants. La dossier Al Qamar : presque fini mais ne peux espérer trouver de scanner avant Bucarest. Voulu vérifier un point de grammaire roumaine dans l’Assimil qu’avais acheté en 2014 mais referme aussi vite : tombereau de niaiseries. Le champ de l’expérience humaine réduit à quelques situations susceptibles d’intéresser les jeunes gens, c’est-à-dire la musique et le sport : l’arnaque des langues vivantes, en réalité propos de PMU, qui me dégoûta à jamais de l’anglais au lycée – l’allemand n’ayant été sauvé que grâce à Marion Crochart, dont j’enregistre le nom là, à côté d’H. Hesse qu’elle me conseilla. Peu de grammaire, de surcroît. Volonté, derrière la coolitude de façade, de ne donner les clefs de rien. Pensées très sombres, de là ; me force de dormir vite mais s’amorcent des généralisations malsaines. […] Amal Dunqol, « Les Derniers mots de Spartacus. » […] Le froid. Ne travaille plus que dans la cuisine. E. chassée par le bruit de la machine ramasse des fruits dans la campagne, des pétales de rose, des herbes pour faire des couronnes puis revient, en pestant, se coller au poêle. L’après-midi, quelques pas sur la colline avec les enfants ; atteignons, à la fin du drum agricol 2, un alpage isolé, avec une cabane que regarde avec envie. Le soleil tombe, au fond de la vallée, sur la petite commune d’Armeniș. Rébus surréaliste des chemins de campagne, ἕρμαια que l’enfance à Bailly m’apprend à considérer avec la solennité idoine : un cadenas fermé, un clou, une mâchoire de mouton, une casserole, un bandage etc. De petites parcelles retournées, le fumier prêt à être épandu ; ça et là, comme des galets, des pommes de terre vertes, trop haut pour rien donner, trop tard, pétrifiant dans la solitude des 800m. E. prépare des couronnes, fatiguée, le froid toujours, essaie d’échapper aux sollicitations de sa progéniture. Les meules de foin à la manière roumaine, tours immenses fichées sur des troncs ébranchés, suscitent un immense intérêt de sa part ; les trois qu’elle a repérées, toutes fraîches et couronnées de chêne, auréolées de sciure fraîche – un être sensible s’est exprimé là. […] Les enfants jouent dehors, dans la nuit qui tombe : J. est un footballeur espagnol connu ; S., sa servante. […] Porumb, le maïs. De palumba. Tutun, le tabac, d’un mot turc pour Fumée. Les merveilles innomées du Nouveau Monde révèlent les matrices du langage – ici, la métonymie. Parler = prendre un mot pour un autre. […] A la boulangerie d’Armeniș, au bord de la grand route. Sur le mur, encadré, un billet d’un dollar ; d’une vieille Dacia descendent deux chasseurs, les pétoires sur la banquette arrière mais fermées, un type obèse au delà de toute mesure et son copain qui n’a qu’une main, à la place de l’autre il laisse pendre un gant de caoutchouc noir. Grands pains de maïs, en forme de financiers. N’ai, pour payer la brioche et les cafés, qu’un billet de cent lei : silence dans la salle ; et tout le monde de fouiller ses poches pour la monnaie. Un chien éclopé, le front saignant, colle d’un peu près les petits. Leur inquiétude, et de leur mère. Mon discours sur la poésie brutale des bords de route, théâtre de mon adolescence avec Jean, inaudible. »
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