
Pars quaedam aeternitatis. Extrait du Journal au samedi 24 octobre 2026 :
« Le Nid d’Aigle, en Allemagne, a brûlé cette nuit. […] Les hommes du Banat, tous petits, leur enfance nourrie de pommes acides, de noix vertes et de tickets de viande, ont les maisons à leur taille. Déjeunons à la table des sept nains, la vaisselle dans une dînette. De tout petits couteaux qui ne coupent pas. Cherche, péniblement, dans ce lit où déborde de partout, à caser mon corps en diagonal. Douleurs, au matin. Jusqu’aux bûches, qu’on croirait préparées pour un barbecue de chamallows. […] Toujours étonné – hier chez M. Enard, aujourd’hui dans les Carnets de P. Gadenne – de voir comme chacun se réclame de ses amis d’enfance. Leur rend visite. Au pire des cas, s’en fait au moins reconnaître. […] Règles du Nain Jaune, qu’essaie de déduire de la bruyante partie en cours dans la pièce d’à côté. E. explique le grand opéra. Elle l’a déjà vu, une fois. […] Envoyé texte à Timothée. Matinée sur Denise mais n’ai plus de feuille, me contente de relire, stylo à la main. Pas nul. […] Prends la voiture. La route, dans la vallée, relie la plaine hongroise à l’Ex-Yougoslavie ; une quatre-voies qu’il aurait fallu mais s’obstine, ici, la bête départementale jouxtée de parkings TIR, de caravanes pour l’amour et d’épaves de berlines boches, les mêmes qui violent la ligne blanche dans le virage en klaxonnant. Des chiens à trois pattes sautillent le long du fossé. Tous les deux-cents mètres la croix d’un mort tout sourire, avec photos et qualités. Caransebeș, à 20 km, petite préfecture mal arrimée à l’histoire nationale, lieu d’une bataille quiproquo, une nuit de 1788, entre les Autrichiens et les Autrichiens (« Halte » pris pour « Allah » ; les Turcs ébahis retrouvèrent deux jours plus tard la campagne jonchée de cadavres) et dont la dignité de Ville Martyre rappelée un peu partout tient, croit-on, surtout de la revanche. Martyre de quoi ? Sur la place de la révolution la liste des luptatori de 1989. La façade écaillée du Parti Socio-Démocrate regarde, de l’autre côté de la place, l’épiscopat ravalé de frais. Sous le monument de la gloire locale – un général directeur de l’École de Guerre, à Bucarest – le parc mélancolique où bat lentement le cœur de toute ville de l’Est ; les jeux rouillés, les peupliers soulevant les plaques de béton et les petites filles photographiant discrètement, avec le portable de leur mère, la coupe-tondeuse de ma femme qu’on ne voit qu’à l’Eurovision. Ne pas s’attarder sous les plopii les jours de furtună, avertit l’écriteau. Achète du papier, des cahiers et deux harmonicas à la librairie-papéterie ; aux halles, pour dix lei de poivrons c’est-à-dire un sac énorme, qu’en ferai-je ? Au Kaufmann pour le reste. A la caisse, entre les préservatifs et les Mentos, vingt modèles différents de bougies pour les morts – grave lights – que les vieilles femmes emportent par pack de cinq. »
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