Journal d'Anton B.

Vendredi 23 octobre 2026, 19h14

Pars quaedam aeternitatis. Extrait du Journal au vendredi 23 octobre 2026 :

« Couché tard, la faute au chapitre de Timothée que je commence en retard et dans des dispositions plus sombres que de coutume. Travaillé par les mauvais démons, qui me rappellent combien mes livres à moi sont peu lus. Réveillé toutes les deux heures. En littérature, autorité du peu, de l’invisible, du raté. Être le taré de la famille. Rester droit dans la tempête – et l’idée, ridicule aussi, pas raccord avec la gueule qui me fixe dans la glace, qu’entre le troisième et le quatrième jour Dieu lui-même dut se sentir un peu seul. […] La matinée à dactylographier Denise. E., de son côté, a fini la ramasse des poires. Les étale sur la table immense. Dois déplacer le jeu d’échecs. […] Reçu l’invitation pour la plaque à Benedict Corlaciu, le 27. Ne pourrai m’y rendre. Envoyer un mot. […] En surprends plus d’un, pourtant très à l’aise en roumain, qui butent sur le mot Verre à boire : pahar. Pas tant, je crois, l’articulation du h, la racine hongroise que la spécificité de l’objet lui-même : une transparence, une résistance du vide, fausse absence, et disparaissant dans la métonymie de son contenu. Même problème des gens qui « fabriquent des fenêtres » : que fabriquent-ils, au juste ? […] M’efforce de suivre le raisonnement de l’Ontologie du secret, ce qui exige de fréquemment reposer le livre. Sors me casser une noix ; mais l’œil accroche, dans le tas de bois, une grande pelle à battre le blé (ἀθηρηλοιγός), ou une rame (κώπη), l’outil en tout cas qu’Ulysse portera sur ses épaules, prophétise Tirésias au chant XI, en s’enfonçant dans les terres – image qui m’est aussi chère qu’à Pierre Boutang. A deux doigts de faire une photo pour Julien. […] Marchons dans les collines vers le sommet qui me faisait de l’œil. Y sommes en deux heures. Sans doute l’un des points les plus hauts qu’ayons atteints ensemble, les nuages passent en dessous de nous. Ces landes rousses que prenais pour des mousses, un brûlis ou la roche nue sont en réalité des fougères. Plus haut encore, un ban de roche et, dit la carte, un monastère que renonce à atteindre. Les enfants épuisés mais courageux ; se fadent, après ça, la descente très raide, dans les épines, une heure, sans trop se plaindre. M’attends, d’une seconde à l’autre, à des chiens. E. pâle. […] Le mot que cherchions : la simandre. […] Suite à la question de S., sur le s de Puits. L’explication étymologique facile mais me suis lassé de l’autorité de la racine et, surtout, l’esprit ne peut s’empêcher de les justifier sémantiquement : Puits par la ramification des eaux souterraines, Remords par la meute lancinante des pensées de minuit, Temps et Poids par l’accumulation, le goutte-à-goutte. De là vient que j’écris toujours : un dés ; et facilement : un nœuds. »


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