Journal d'Anton B.

Mardi 20 octobre 2026, 19h46

Pars quaedam aeternitatis. Extrait du Journal au mardi 20 octobre 2026 :

« Trois pas dans le village, au matin. Une vieille femme nous montre le magasin : on demande la clef à la ferme d’à côté, on se sert, on dépose l’argent et on le marque dans le registre. Plus loin, un homme arrête les enfants et leur donne du raisin en quantité – excellent, fermenté sur la treille, comme à Crits il y a deux ans, et la tête finit par nous tourner. Les gens aimables, nous adressent de grands saluts ; parlent en traînant les syllabes et s’étonnent qu’ici, des Français. Saison des pommes mais personne ne se donne plus la peine de les cueillir, elles roulent au pied des collines, sur la route principale, tombent dans le ruisseau qui mousse jaune. Mangeons, aussi, des noix, des prunes, des mirabelles. […] Hier, sur la route qui longe le Danube c’est-à-dire la frontière de l’UE et de ses tarifications négociées entre opérateurs, des panneaux figurent un téléphone portable : Attention Roaming Involontaire. […] La matinée sur la grande table, dans la cour, à remplir le carnet de Denise, qui ne doit pas plus déborder que la vie de cette femme. Le taperai à la machine ; trouvé dans la grange du papier humide, jaune mais ils n’en vendent pas au stock municipal et me vois mal rouler des heures dans la montagne pour du papier ridiculement neuf, ridiculement blanc. […] Sur la tasse où bois mon café : Danubian People Summit 2008. « Thank you for making the network reality. » […] Accrochés aux arbres, sur des piquets pour angler les clôtures ou jetés dans l’herbe, monument du pillage d’un conteneur, des centaines d’isolants de porcelaine THT. […] Le spectacle du drapeau au vent, blanchi et déchiqueté, me rappellera toujours le sujet donné à Boule, dans la bédé de Roba : Quel sentiment éprouvez-vous pendant la levée des couleurs ? Sentais vaguement, enfant dans les années 90, la désuétude de pareille question, qui s’ajoutait à celle de la composition française. Depuis la machine de l’Histoire s’est relancée. […] Mouvements d’insectes dorés au dessus de la rivière, répondant à des vents invisibles ; aspirés, dans des cycles que m’épuise à calculer, dans le taillis de frênes qui gonfle alors comme une poitrine. Il existe de l’inaperçu – de la nature la seule leçon mais les enfants se taisent pour la recevoir, et quelle gravité que la leur. […] Après déjeuner, escaladons la colline. On creuse un gazoduc dont la cicatrice poursuit jusqu’à l’horizon. Des panneaux avertissent, dans la forêt là-bas, de la présence de bisons en liberté. […] Mes parents au téléphone. La situation les inquiète. Il y a eu, à Bailly, une manifestation de soutien aux maires de France. Mon frère mobilisé. […] Un berger, au soir, chante sur la colline. »


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