Journal d'Anton B.

Vendredi 16 octobre 2026, 19h14

Pars quaedam aeternitatis. Extrait du Journal au vendredi 16 octobre 2026 :

« Le bloc centtral du clavvvier tantôt bloque, tantôt jetttte des lignes de lettrres. Pas sans penser que l’ordinateur lui-même s’est fatigué de ce Journal. Un ordinateur prêté, les touches tellement usées qu’on tape à l’aveugle, et qu’il faut redémarrer pour ouvrir un .odt – les .doc, eux ne s’ouvrent plus depuis longtemps. Ne peux me résoudre à en acheter un neuf. […] Énième revirement américain. […] Constatons, avec Clément, une série d’absences étonnantes parmi les gens que fréquentons ; et ceux qui restent souvent absents intérieurement, leur verre leur échappe, le visage se décompose, sortent au milieu du film. Quelque drame secret, les engageant tous, à l’écart duquel nous aurions été tenus. […] Tour d’Uranus ce matin. Au palais quelques fenêtres allumées mais pas l’excitation qu’on attendrait d’un lieu de pouvoir ; ce ne sont, je le soupçonne, que les dames du ménage dont on voit passer brièvement les silhouettes. La cathédrale, briquée de frais, comme trop récemment plantée dans le paysage, le ciel tout autour n’a pas eu le temps de se redistribuer, il butte dessus comme la rivière sur le barrage neuf. Au retour, mail à Marion M. […] Amusante étymologie de Trouver : ‘faire des vers’, voyez τρέπω / torqueo. Étonnant comme, in fine, nombre de mots renvoient à une cyclicité (*tr-o-p-, *v-e-rt– etc.), quand le quadrangulaire donne si peu. Serais pas surpris que πόλις aussi, que l’imagination, ce matin, rapproche de Pôle et je ne veux pas vérifier. La nature du monde perçant partout, la langue toujours étonnamment lucide. Ou plus probablement la nature du langage lui-même, sa procession spiralaire, son oscillation au dessus de l’objet, les mots satellitant autour d’une idée qu’ils ne toucheront jamais mais quand même. Quadrangulaire : d’ango, Serrer, Etouffer, d’où on n’aura pas de peine à retrouver ἀνάγκη. Terreur du cercle coudant – d’où la fascination des passants, dans les accidents de la circulation, pour les roues pliées, qu’on le surprend à toucher du doigt. […] Journée toute plopée de haïkus. Une dame arrose, avec son vaporisateur rose, un mur couvert de plantes en plastiques. Au lycée français un piquet de grève, un élève se fait couper les cheveux sur le banc, devant le poste de garde. Un Bolt chinois ramasse, dans une boîte à chaussures, de grands champignons en forme d’oreille sur une souche d’arbre, dans le fossé sous l’ambassade de Corée du Nord. Pédalé longtemps sous l’orage. La foudre tombe vers les secteurs du Sud. Au bord du lac, le luxueux restaurant de fruits de mer, dans la péniche, ferme pour l’hiver ; sous la pluie battante, à la une à la deux, les déménageurs déplacent l’aquarium géant. Arrive hirsute, trempé à Kyralina. Elena m’offre un thé vert. Anne-Cécile apporte les enfants. […] Au Z, la nuit dernière, une naine en pyjama avec un masque de carnaval doré. […] 37 € l’heure. […] Oscillation. Pas donné à ce mot l’importance qu’il mérite. Je ne titube pas, j’oscille ; c’est-à-dire que dialoguent, dans mon désarroi de 2h du matin, un centre invisible, profond, et je-ne-sais-quelle force inverse qui m’interdit de le rejoindre. La danse du passant bizarre, butant où il n’y a pas de quoi buter, ne faisant qu’exprimer sur le plan ce qui se produit, en réalité, dans la tragédie du volume : l’affolement de la chute empêchée. A intervalle régulier les tempes lourdes signalent la rupture du consensus, un déséquilibre des forces, le pendule sur le point d’inverser son mouvement ; alors des éblouissements, préludes à la libération. A ce moment exact prendre la photo. Hommes volants. »


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