Journal d'Anton B.

Vendredi 2 octobre 2026, 18h54

Pars quaedam aeternitatis. Extrait du Journal au vendredi 2 octobre 2026 :

« Tombé tôt, hier soir, juste après le Journal. Nuit de huit heures. Pas entendu la çonnerie ce matin ; mais se déclenche, miraculeusement, sur le petit réveil oublié dans mon bureau, le réglage d’Italie, à 6h30. Branle-bas. Les enfants au bus, puis seul, de nouveau. Tour d’Uranus sous l’aube rose. Traversé, en bousculant involontairement, la colonne de secrétaires qui se pressait à l’entrée du Palais, d’où les gros yeux – l’entrée de derrière, évidemment, le tunnel à flanc de colline, et devant laquelle, passés au jet par les jardiniers, sèchent une dizaine de barbecues. Rentré avant 8h, expédie le mail pour Sorina et celui pour Christophe, deux que m’étais engagés à envoyer cette nuit. La journée à proprement parler est finie. Reste du café tiède. […] La matinée à traduire le De probatione turonica. L’immense intérêt de cette découverte – un Jehan Fouquet prométhéen – l’emporte sur le projet qui la justifiait. Puis au café, où commence la sixième livraison du Hospodar. Au lycée en vélo, péniblement – le vent d’est, très fort, m’arrête au bord du plateau, je pédale à contre-courant, presque immobile. Sur place on m’intercepte, de graves conciliabules, on baisse la voix. J’ai la chemise trempée, fais des blagues de mauvais goût mais ils m’arrêtent : pas le moment, pas le moment… […] Quel est-il, exactement, ce territoire qu’est censée explorer la littérature ? L’image fatiguée, ne suis pas incapable de pardonner aux images fatiguées mais pas cette fois : je la soupçonne volontiers de vouloir contrecarrer la potestas de l’art en la spatialisant – comme on se débarrasserait d’un encombrant en l’envoyant poétiser les Gètes et les Sarmates. Littérature : le mot seul, désormais insupportable. Remplacer par la parole, la majuscule inutile parce que toute chargée encore de sa παραβολή étymologique, parole-pierre lancée, parole-étincelle ; et que le roumain parola, le mot de passe, rappelle à l’attention générale. Parce que, la parole, à qui la demander encore sinon à mes frères de peine ? Les curés en ont perdu le monopole, la société du spectacle l’a dégradée en concepts et la tradition orale – l’orature – qui jusque-là résistait à tout, cède désormais aux coups de boutoir de la CONFISCATION. Littérature : effort mohican pour faire entendre une parole dans le désert de la comm’. Le désert, ainsi contesté, aura beau jeu de la tourner en ridicule. Littérature : dans une cantine bruyante faire tomber son plateau exprès. […] Sur la DN1, voie du milieu, entre les bolides qui viennent de passer la cinquième, une grosse tomate rouge, miracle, allégorisant je-ne-sais-quoi, une grosse tomate intacte. »


En savoir plus sur Journal d'Anton B.

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire