
Pars quaedam aeternitatis. Extrait du Journal au jeudi 17 septembre 2026 :
« Veillé tard la nuit dernière mais les livres me tombent des mains, finis par regarder les gens aux fenêtres, assez loin. Dans la cour trois types torse nu, très saouls, débattent en russe d’une histoire politique, je ne comprends pas mais ne peux m’empêcher, en y repensant, de relier ça à la manifestation des paysans. Les moustiques nombreux. Écoute François Bon, sur le téléphone d’Elsa mais la vidéo trop longue. Messages d’A., d’Isabelle D. Un mail de Cristian Fulaș mais nous en parlerons de vive voix, à son retour la semaine prochaine. […] La journée sur le plateau. Un jeune homme, à qui j’explique quelques intraduisibles grecs, me répond par celui-ci : anemoia. Invention d’un écrivain US, John Koenig, à l’étymologie poétique : ἄνεμος + νόος, ‘nostalgie à l’égard d’un passé qu’on n’a pourtant pas vécu’. Internet, que je consulte, relie νόος à νέω : ‘filer’, ce qui laisse aussi à penser. […] La note de l’appartement 5, inoccupé depuis des années : 50 000 lei. Les menues charges se sont accumulées. Qui reçoit ces enveloppes ? Il me semble avoir compris que les gens étaient morts, qu’il n’y avait personne après eux. Faudrait un mot, aussi, pour ce qui me serre le ventre en l’écrivant. […] Très pénible d’accompagner les petits, depuis quelques jours. Dysfonctionnement de la ville, va savoir si plus ou moins volontaire. Bus disparus ou bien ils avancent au ralenti, ostensiblement. Aux carrefours les feux coupés mais les flics attendent dans la voiture le nez dans leur téléphone. Animosité des passants, ça et là des accrochages. Les trains, qui traversent vers les ports du Pont, les entends corner dans le lointain – très Bradbury – comme si des foules s’étaient réfugiées sur les voies. […] Liniştea s-a aşternut. ‘Le silence s’est couché’, oui, quoi d’autre ? Mais Alexandra me reprend : aşternut, c’est ce qu’on dit du linge frais, plié, déposé mollement sur la pile. […] L’après-midi à lire dans la cour. La grue, de temps en temps, rencontre un obstacle. L’onde alors parcourt la charpente Eiffel, cherche à s’évacuer par les branches puis revient frapper le sol comme une décharge électrique. Tous les oiseaux de se taire, et les enfants. Lu dans un haïku la nuit d’avant : le ciel « creusé par le silence des oiseaux ». […] G., tend un Doliprane 1000 mais attention : si je n’en prends qu’une moitié, bien la faire descendre avec un verre d’eau, faute de quoi le tranchant du comprimé coupé blesse la gorge. […] Ai fait taire les crieuses mais ne peux m’empêcher moi-même de sursauter : une araignée énorme, large comme un petit œuf au plat, parce que couverte de sa progéniture. […] Le nouvel amoureux de ma fille s’appelle Robert.»
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