Journal d'Anton B.

Mardi 30 juin 2026, 19h14

Force ni que rage. Extrait du Journal au mardi 30 juin 2026 :

« Rallumons la vieille clim cette nuit, par peur surtout pour les petits, que ne calmaient plus mes vieilles phrases – « Vous êtes nés en Égypte, qu’est-ce que ça peut vous faire ? Etc. » […] Lu les cinq Conférences sur l’avenir de nos établissement d’enseignement sans que ça m’éclaire davantage. Commence de sentir en quoi pèche mon article sur le sujet, que j’avance depuis une semaine : ne suis pas autant opposé au système que voudrais. Sans doute de l’avoir longtemps fréquenté m’incite-t-il à une mansuétude qu’on fera vite passer pour de la soumission. Quelque chose ne va pas dans les efforts que déploie la nation pour ouvrir sa jeunesse à la littérature ; mais cette grossièreté ministérielle elle-même (Elsa m’en lit les dernières recommandations) joue son rôle d’aiguillon pour les esprits véritablement libres, les francs-tireurs de l’enseignement, que la confrontation avec la médiocrité de la rue de Grenelle excite plus qu’elle n’agace. Le vivier d’imbéciles aussi satisfaits qu’ignorants s’accumulant autour des machines à café est une provocation à l’intelligence, certes, mais parfois j’ai peur d’un monde sans ces provocations-là; les perplexités des imbéciles leur font un regard parfois profond, qu’on ne peut mépriser toujours, et leur cancan qui tient du phénomène naturel (le bruit des vagues, des ventres etc.) reproduit, à l’échelle microscopique de la salle des profs, le gargouillis primitif où s’accoucha la parole. Les grands professeurs ne peuvent se tenir qu’en marge : dilettantes, un brin sécheurs, l’alcoolisme d’ouverture mais qu’importe, ça leur monte du ventre, ils sentent l’enjeu ; les remettre au centre ne ferait que susciter de nouvelles obligations stupides, que changer les noms sous les casquettes. La plupart d’ailleurs refuseraient. Les palmes les tueraient aussi sûrement que l’épingle qui traverse le papillon. […] Étends la machine en travers de l’appartement, E. croyant que ça le rafraîchit. Ne parviens pas à lire. Dehors vers 10h, au café. La canicule a vidé les rues. […] Moustapha a acheté un appartement sur Helwan, m’envoie des photos – derrière la ligne des palmiers, la Grande Pyramide bleutée de pollution. Prédit la fin de Mounira sous peu : les loyers explosent, les lois changent, Halawa lui-même condamné sous trois ans. […] Un café avec Ana B. sous la galerie. […] Canicule : étrange fortune du mot, que J. répète de l’école. De l’étymologie rien ne reste, ni le chien ni le petit ; s’impose, au contraire, le verbe caner, que ses accointances avec le grand âge nous roule aisément dans la bouche au moment de commenter le compte des morts du jour. Mot bien long, par ailleurs, trop nouvellement sorti du lexique spécialisé, et dont on s’amuse à deviner l’évolution phonétique, quand la langue l’aura flotté cinquante ou cent ans. […] Par mail avec Benoît A. […] Récupéré E. et les petits au métro. E. blanche sous la chaleur. Prenons une glace mais rien n’y fait. Dormira longtemps, à la maison. N’ira pas au cinéma. »


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