
Force ni que rage. Extrait du Journal au lundi 29 juin 2026 :
« Rentré tard, levé tôt. Fais passer deux entretiens mais en visio, depuis mon bureau. 42° dans mon bureau. Le visage des deux jeunes filles presque impossible à reconnaître. La première travaille à Euronext, à Paris ; les questions techniques sur le cours des actions ne la prennent pas de cours mais assez jeune et pas curieuse de comprendre quels drames humains derrière l’infléchissement des courbes. A une certaine hauteur tout cela assez ludique – le match, insiste-t-elle, ne demande qu’une nanoseconde, mais la tradition de la cloche. L’ordinateur chauffe, bientôt l’heat warning, on sent l’étain fondu. […] A la poste de Câmpineanu – la seule qui subsiste au centre-ville. Larges comptoirs de marbre rouge, tous condamnés sauf un. Attends longtemps que la guichetière compte au type devant, un clochard connu sur le boulevard, une trentaine de billet de cent. Puis mon tour. Le mystère de ma dernière lettre à Sylvain est levé : le prix de l’envoi a été relevé, il manquait trois lei d’affranchissement. La guichetière me plaisante en français. Achète dix timbres à 16 lei, qu’il lui faut dix minutes pour trouver dans son grimoire. […] La fin-du-monderie : terrain de prédilection du Journal. Les Russes. Le climat. La pauvreté croissante des castes qui furent longtemps privilégiées, dont la mienne. Je ne sais rien faire d’utile, je ne tire ma subsistance que du système, intransposable ailleurs, la vague me balaiera parmi les premiers ; mais maintenir cette vigie confère sur le désastre du temps une sorte d’autorité. Comprends mal ceux qui, le soir, ne prennent pas ce temps-là : c’est laisser aux seuls marbriers d’enregistrer la trace de leur passage, voire à personne, ce que respecte beaucoup, au contraire : la sagesse des mouches-de-mai. […] Un bang avec une canette de Miranda. […] Deux signes, en quelques jours, d’aller lire le journal de Klemperer. […] Nouvelles, par mail, de Mohamed Maslem. Rentré du Caire en Seine-Saint-Denis. Formateur pédagogique dans l’enseignement primaire. Un deuxième enfant, il y a quelques mois. […] Poussé la porte du bouquiniste de la rue Brezoianu. Prometteur. Les études celtiques de Jean Markale, qui traînèrent si longtemps dans mon lit à Salbris. Une bible en persan. Le journal intime, manuscrit, tordu par une humidité lointaine, d’une jeune Allemande de Nuremberg, en 1899 – y sont encore les fleurs qu’elle y a mises à sécher. Repars avec un volume de la Revue des Études Roumaines de 1965, les conférences de Nietzsche sur la réforme du système éducatif allemand et un vieux cahier vierge, où j’écrirai l’histoire de la tante Denise. Croisé A. qui lisait au parc. Dans la RER, un article sur les noms d’oiseau. »
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