Journal d'Anton B.

Jeudi 25 juin 2026, 20h43

Force ni que rage. Extrait du Journal au jeudi 25 juin 2026 :

« De nouveau, hier, à San Lorenzo, au milieu de la foule joyeuse, estudiantine, où promène mon costume froissé et qui sent la sueur, le tabac, le café-machine : un fonctionnaire est-allemand, la cravate roulée dans la poche et les clopes mouillées, tant fait chaud. Il y a un concert quelque part. Leur joie m’est pénible. Dîne vite. Une seule bière. […] Un seul entretien, à 15h. Viendra, viendra pas ? M’en vais marcher dans la ville en attendant. Le Colisée. Un bout du forum. Le Cirque. De fontaine en fontaine. Trop chaud pour déjeuner. Me réfugie dans un café, sur les pentes du Quirinal, où j’ouvre le nouveau carnet – le précédent datait d’avril. […] La chaleur fouette le sang. La ville un réseau de désir, de coïts projetés, retenus, ravalés. Jean-Baptiste sortant du désert, dans la bouche toujours le goût du genièvre et des chips de sauterelles. L’autre moitié de l’humanité promène sa peau tiède à portée de l’imagination. Faire se croiser, dans les rues si étroites, des bouchons de paille et des points de feu. […] Les vieilles dames priant, dès 8h, sur les marches de l’église éthiopienne. […] Le Colisée. Grande chose absente, rien qu’une empreinte dans l’air, qui dispute mon attention aux petits seins des Américaines – à qui le gros pavé bimillénaire impulse un sautillé charmant – et qui perd. Rien. Me suis toujours défié de la mémoire, dont l’ambition continue, malgré l’oubli de l’étymologie, de gonfler le mot monument ; la pédagogie lourdaude des guides et des panneaux n’est, en réalité, qu’une sorte d’oubli guidé, le rayon de leur torche créant plus de ténèbres que de lumière. Peux comprendre les esthètes affamés qui, d’un siècle à l’autre, déçus des siamoises horny et des piments-oiseaux, s’enroulent des crotales sur la queue, se lavent les plaies au vinaigre mais toujours rien ; alors, en désespoir de cause, foutent le feu à un de ces grands trucs qui leur cachaient les étoiles – jouissent enfin, peut-être, comme le suggère le silence pudibond des historiens. […] Sur tous les trottoirs des photos d’identité perdues – en ai ramassé plus en trois jours qu’en trois ans. Ce matin une plaquette entière : homme de cinquante ans, visage de fou, en nage, la bouche déformée par une cicatrice. L’imagination restitue sans peine l’espèce de rite, nourrir la ville. La ville a faim. Les jette quelques mètres après, mal à l’aise. […] Une ville est faite de paroles humaines. Qui, l’ignorant, persiste de la chercher dans ses enveloppes de marbre, se prépare des déceptions susceptibles, pour les jusqu’au-boutistes de la solitude, de dégénérer en perversions de collégien – explorer, pour le petit frisson, le vestiaire des filles une fois les filles parties. […] L’italien plus amusant à translittérer qu’à traduire : Grand Conseil des Infortunes du Labeur. […] Le musée national : bouleversant. La chambre-verger, ses verdeurs bleues, coings et grenades, son corbeau qu’il faudrait mettre en couverture de mon Univers des Formes. La tête du jeune aurige qui joue des maxillaires (cf la conversation au téléphone avec Papa). Les calendriers, puzzles défaits mais le bord reste intact : des scènes quotidiennes où fébrilent des silhouettes anonymes, laborieuses, décharnées et ossues, alternées de masques tragiques : sans qu’on sache quelle mystérieuse leçon qui de qui. They have their exits and their entrances… Non, nous ne connaissons pas Rome. […] La serveuse s’est fait tatouer derrière l’oreille un trèfle à trois feuilles. […] D’Elsa : les voisins gueulent dans l’escalier à cause des enfants, qui font du bruit. Trois fois rien mais ça la travaille. On a été trop gentil avec les vieux. Irai foutre la merde, les terroriser en rentrant. Suis pas un type bien. Se chieront dessus. […] Dernier candidat : arrivé d’Oran par l’avion de ce matin. Nous nous regardons en chiens de faïence. Oran, monsieur ? Envie de pleurer, irrationnelle. Arrêtons-là »


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