
Force ni que rage. Extrait du Journal au dimanche 21 juin 2026 :
« Embrasse les enfants, ils dorment encore. L’avion décolle à 10h. Six Boeing gris de l’US Air Force et 4 Hercules ostensiblement rangés le long des pistes civiles, sans garde visible, sans grillage ; mais des batteries de Patriot qu’avais relevées l’an passé, plus rien. A Rome deux heures plus tard, t’en retranches une, bicause décalage. […] Redoutais la confrontation avec cette ville dont n’avais vu, jusque-là, que la gare centrale, où clochardâmes avec Jean entre deux resquilles ; tant suis peu sensible, agacé surtout, par ce que les gens qui vous poussent à voir Rome appellent la Culture. Aussi commence par bouder, sans m’éloigner de Termini. Le quartier de l’hôtel abonde de petits restaurants péruviens, plus loin c’est les Philippines. Y tue deux heures. Sieste longue. La réception me prête un ordinateur, peux répondre à Benoît, à ma mère, à Ana B. Ressors vers 17h et marche au hasard vers le Tibre, pendant cinq heures. […] Lu les réponses d’Hadrien et de Mathieu. Kévin l’avait vu. Messages de Jean, qui a descendu le piano. De Camille, qui se forme en sommellerie. […] Pas l’esprit clair pour mesurer la part de Rome dans ce Journal. Pas une grande, ça veut dire. Ai marché d’une fontaine à l’autre avec l’impression de feuilleter le Morisset-Thevenot. Les drapeaux italiens immenses, très revendicatifs ce qui dit bien combien on est peu sûr, ici, de l’État moderne, qu’il faut afficher partout. Le goût des fontaines, différent, plus ferreux près du Tibre, plus froid sur les pentes mais sans doute c’est l’imagination. Mange des sorbets au citron, essaie de ne parler qu’italien, d’où économie de mots ; mais en vérité personne à qui parler. Les gardes d’honneur, relevés, descendent la colline dans le désordre vers la caserne, le fusil raclant le pavé, jusqu’à remarque. Les vendeurs de roses cachent leurs bouquets dans l’auge des fontaines, sous le filet glacé. Un guitariste parle de sexe en anglais, très crûment, aux nonnettes philippines qui passent et font mine de ne rien n’entendre. Le Tibre vert, stagnant, couvert de nénuphars noirs ; un restaurant flottant abandonné chavire lentement près du pont d’Hadrien. Des militaires devant tous les bâtiments, en tenue de combat, tirant dans la glacière des canettes d’Ice-Tea, pas pressés de rentrer dans leur tankette sur le blindage de laquelle on ferait cuire un œuf. Derrière le palais Farnèse, une église à la gloire de la Mort : des crânes avec des couronnes de laurier, dotés d’ailes ; des ailes, aussi, autour d’un sablier, au dessus de la porte. Hodie mihi, cras tibi. Tout cela méritant certainement un nom mais pas envie et, d’ailleurs, ne pousse aucune porte. […] Le flot touristique. Cependant se vérifie, une fois encore, ma théorie de Mykérinos : cinq pas après la fontaine de Trevi la rue parfaitement vide. Le petit jardin au sommet du Quirinal aussi désert qu’un parc de sous-préfecture en semaine. Vertu de l’algorithme : sommes de plus en en plus nombreux mais pour faire de plus en plus la même chose. Qu’il reste, pour mes enfants, des parts intactes de désert, des parts croissantes même, me fait me coucher heureux. »
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