Journal d'Anton B.

Samedi 13 juin 2026, 20h48

Force ni que rage. Extrait du Journal au samedi 13 juin 2026 :

« Insomnie. Me réfugie dans mon bureau. Quatre étages plus bas, dans la cour, deux voix d’hommes, langue inconnue mais qui semble faite de brefs miaulements. […] Juin si désoccupé, où l’on programme des réunions qui sont pur meublement, où l’on fête les fêtes ; juin, pour moi toujours le bon mois pour réfléchir au langage qui présente, en cette saison, ses dévoiements les plus spectaculaires – dévoiements que j’ai longtemps étudiés sur le strict plan morpho-sémantico-syntaxique mais que je reconnais désormais, avant toute chose, comme des manifestations de pouvoir : la parole étant d’abord parole autorisée. Cérémonie de l’autorité, souvenir de sociétés préverbales, où la langue était encore magie rare, corporative, comme les codes sifflés des bergers basques. Des dieux se promènent dans la pièce, indifférents mais la rencontre malheureuse d’un nom et d’un adjectif ferait s’interséquer leur plan et le nôtre, d’où grabuge. De là ces amusantes préséances, comme au conclave de vendredi, cette peur de parler en premier, d’être coiffé d’une calotte par le grand monsieur ; puis les remerciements interminables, le tartinage dont la méticulosité, l’exhaustivité ridicule – deux heures que parlons – trahit le numineux. […] La matinée à lire dans mon bureau. A onze heures au café, où note le dernier texte pour le prochain Hospodar. Déjeunons tôt. L’après-midi à la kermesse de l’école, poussés par les enfants. Y croisons beaucoup de monde. Puis Décathlon pour les T-shirt de leur spectacle de fin d’année; je photographie longuement l’attache des selles avec le téléphone d’E., attirant l’attention d’un agent en civil – c’est jour d’affluence – qui ne me quitte pas des yeux. La route dégagée pour rentrer mais les petits sont odieux. Les punissons. J., rouge de colère, écrit deux tracts contre nous : Stop a papaémaman et : Papaémaman son iduo. Mon fils fait l’expérience de la force de l’écrit ; je feins, quand même, d’être fâché. […] Appel désespéré de XXX, que le ministère bombarde à l’autre bout de l’Europe pour une mission nouvelle. Les numéros qu’on lui a donnés, les responsables censés l’aider ne décrochent pas. La solitude lui pèse dans la ville inconnue, une forme de colère aussi que je ne lui avais jamais sentie. Rappellerai ce soir ou demain. »


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