
Force ni que rage. Extrait du Journal au jeudi 12 juin 2026 :
« Orage la nuit dernière. Laissé ouvert le bureau. Fauteuil trempé. […] Au Z., les voix se lèvent soudain à la table du fond, on repousse les chaises, on tape du poing et tout le monde se tait : une dispute sur la démocratie. […] Frappé, en lisant le Journal du 12 juin 2025, d’y découvrir la situation déjà telle qu’elle est : d’X l’instabilité psychique, d’Y la lâcheté qui lui déborde des yeux. Rien, en réalité, qu’un cycle qui se manifeste. […] Réunion zoom, l’Europe entière, sorte de grande fête druidique, avec majuscules ad hoc : « Nous avons reçu une communication du Doyen », « Je me mettrai à disposition du Tronc Commun », « Sentez toute la puissance de la Zone ». L’intervenant le plus à droite, Nicolas D., en qui remontent sans doute les émanations du sacré, évoque plusieurs fois la situation difficultueuse. Là-dessus, les accidents charmants, les vignettes : une jeune femme, derrière une chaise vide, s’escrime à ouvrir une porte. Chez un autre, il pleut sur un toit sonore. Un autre encore, de la vaisselle. […] Dans le Monde, de nouveau Robert Boulin. […] Déjeuné avec Elsa, des sushis que ramène du supermarché, de la glace. Trop peu l’habitude du tête-à-tête, ne savons pas quoi nous dire. […] Suis vide. Ne veux rien faire. Reste au lit à feuilleter des livres. Dehors, la tempête a éclaté, la pluie battante, les éclairs blancs derrière les nuages. Les rideaux des voisines claquent au dessus du vide. De gros insectes volants, qu’un homme de 2026 ne sait plus nommer autrement, se sont réfugiés dans mon bureau, que n’avais pas fermé. […] Premier mail d’un nouveau Florian, Fl. L. cette fois, dont il y a fort à parier qu’on le retrouvera souvent dans ces lignes. […] Un peu déçu par XXX, qui avait pourtant fait bonne impression à J.B. Il s’en tient à son rôle, les paroles fades, institutionnelles, l’enthousiasme factice – tous ces gens semblent surfer sur la crête de leur Linkedin. Pas si mal passé que ça, pourtant, ce qui ne m’agace pas moins : les éclats de voix, les scandales idiots qui m’affichent d’ordinaire ont le mérite de m’amener vers la sortie, de me jeter d’un ridicule à l’autre vers l’autre vie, la vraie, qui n’est pas là. Le dressage est profond. […] Le Journal de Manchette, objet extraordinaire, Ch. voit juste. Paradoxe amusant : ce qui a vieilli (on parle de 1969), ce ne sont pas les livres (Patricia Highsmith, Simenon etc.) mais, chaque jour, la télévision – prévoir une note de bas de page pour mes lecteurs de 2100, qui auront vite fait de confondre avec le théâtrophone ou les tours de Chappe. »
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