Journal d'Anton B.

Vendredi 29 juin 2026, 20h50

Force ni que rage. Extrait du Journal au vendredi 29 mai 2026 :

« Pris le soleil hier dans l’épique traversée du secteur I, d’où migraine terrible, qui change jusqu’au goût de la salive. Dormi neuf heures. Fébrile. Pensées vagues. Les feuilles glissent des mains. Ne finis pas mon assiette. […] Rendez-vous avec la direction sur cette histoire de fiche ; mais c’est le dernier créneau avant le long week-end et l’homme derrière le bureau pense visiblement à autre chose – j’attendais des attaques mais on s’est lassé, comprend-on, en face, de ce jeu. Fiche de laquais, pour et par des laquais ; dont j’ai peine à comprendre en quoi ça me concerne. Mais monsieur XXX se déclare tenu par la loi roumaine, qui l’astreint à pareilles mesures, avec la menace pour sa pomme à lui d’importantes sanctions financières. L’argument me touche. Me donne-t-il sa parole ? Il me la donne. Je télécharge la fiche, la remplis de bouquets de lettres, kjhf, hgfjhfkh, khfky, jkhfkhfh, que la main tape au hasard sur le clavier. Moins d’une minute. Submit. […] Vertige dans la rue devant la synagogue. Les petits continuent de me tirer. Que feraient-ils si je m’évanouissais, s’ils se perdaient ? Leur réponse me rassure, leur mère les a bien entraînés. […] Grégory dans la Quinzaine et Artpress. […] « La clim est trop forte, les œufs durs ont gelé ! » D’où vient que la phrase m’arrête ? Sans doute la rencontre des contraires, formant l’objet-énigme. L’œuf dur, c’est-à-dire l’eau bouillante, descendu dans ces températures auxquelles sa blancheur l’appelait ; or ce n’est plus l’eau, mais l’air qui la lui communique – à travers une coquille dont on croyait qu’elle isolait, qui n’est en réalité qu’une muqueuse dure, sensible, presque conductrice puisque, eh quoi, l’œuf a gelé ! Un surréalisme aurait dressé l’oreille, mais un surréaliste discret, attentif aux noeuds sur le fil, à qui l’étrangeté du monde ne se manifesterait pas dans ses extravagances mais dans cette bête remarque de Th. ouvrant son tupperware à 10h du matin. […] Migraine. M’effondre en arrivant. Dors deux heures. Les petits vaquent silencieusement autour de moi. Elsa revient tard, elle buvait un café avec Aurélie. […] Cette histoire de fiche me mâche un peu, à dire le vrai. Sur des baudruches pareilles s’affrontent des conceptions de la vie ; et ce n’est pas toujours la sagesse que de les dégonfler. Mais il me semble n’avoir pas manqué, dans l’existence, d’une certaine radicalité ; que c’est sur le compromis qu’il me faut désormais faire mes preuves. E. balaie ces pensées : Tu sais, le type, il se tape suffisamment de tarés dans la semaine pour que tu lui en imposes un nouveau specimen vingt minutes avant de dépointer. […] J. a lu une histoire à l’école, tout seul, à haute voix. […] Les deux voisines, fatiguées sans doute de ce voisin qui reste à son bureau jusqu’à deux heures du matin, sont en train de monter des rideaux sur leur balcon. […] Tombe de ma chaise en découvrant, sur la liste FN des consulaires, le visage d’E., le boulanger qui me parlait de la Vulgate, il y a trois jours, au café (voir Journal 26 mai). »


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