
Force ni que rage. Extrait du Journal au dimanche 24 mai 2026 :
« Entendu, au hasard d’un verre, la version adverse de l’accident ayant affecté Untel cet hiver. Adverse : pas le mot, rien n’ayant été dit qui s’opposât frontalement au récit qu’on m’en fit alors. Entendu, même idée, de trois bouches différentes, en peu de jours, le drame privé d’Unetelle, que cent autres peut-être en ce moment-même font jurer de ne pas dire puis disent. Vivons, en réalité, dans une ville étroite, où tout se sait ; où le secret sur quelqu’un consiste, plus tard quand ce quelqu’un nous interrogera, à faire semblant de ne pas savoir – mais si n’importe qui d’autre, alors rien ne nous lie. Botte en touche. Ai souvent croisé des M. Machin avec une dame qui n’était pas Madame Machine (et inversement, voir Journal au xx/xx/2024), souvent reçu les mails par erreur (cas particulièrement spectaculaire de l’affaire G.L., fuite sans doute orchestrée mais c’était mal connaître la solidarité des salauds), et même, l’année dernière, en repassant les enregistrements de sécurité quand je cherchai la mallette (ces caméras se déclenchent, la nuit, au mouvement), la vache ! À n’en pas croire ses yeux. N’ai jamais douté, réciproquement, qu’aucune de mes mauvaises passions fût jamais ignorée de mes pairs, la plupart aussi muets que tombe, les plus indignés se contentant de rompre dans les usages du Quai – la seule condamnation ferme, ce fut Samy R.-F. qui me la formula, incidemment, sur le parvis de la gare d’E. ; quoique qu’il eût vu juste, nous nous revîmes par la suite et il s’excusa. […] Vivre aveugle comme une pointe. […] Message de Kévin, à Limoges : une course-poursuite entre la police et les dealers a fini dans son jardin, à 3h du matin. Avec photo. […] Maman au téléphone. […] Bouiner. […] Dans la maison un bruit. Cherchons. Ma mère m’a raconté le détecteur de fumée qui déraille. Nous n’avons pas de détecteur de fumée. M’agace. C’est E. qui écoute la nouvelle alarme Incendie de son travail ; elle vient de la recevoir par mail. […] Mazon et Chantraine, Introduction à l’Iliade, 1940. Cécité lucide des érudits. […] La petite fille, hier, se plaignait que son prof d’anglais, un Français, le demandait, à la place des notes, de prendre des nuts. […] La matinée à mon bureau ou dans le lit, à lire. Déjeunons tard. A Kyralina pour récupérer des livres – aurais dépensé l’équivalent de cent euros par jour depuis vendredi. Plaisante avec Elena, mais un scoop : un voleur, ils s’en sont rendu compte, leur pille les étagères. Ont dressé la liste des pertes : un ouvrage sur la broderie roumaine, un Istrati, l’Anthologie des chants mortuaires, le Quarto d’Ionesco etc. Choix tellement caractéristiques d’Elsa qu’icelle se met à rougir. Mais l’affaire est sérieuse. […] Mystère des clefs : mon jeu a disparu. Apparues à la place, sur la tablette du lavabo, trois clefs plates que personne ne reconnaît. Elles n’ouvrent rien. Vague impression qu’on se promène ici en mon absence. »
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