Journal d'Anton B.

Dimanche 17 mai 2026, 22h46

Force ni que rage. Extrait du Journal au dimanche 17 mai 2026 :

« Elsa, hier, soir m’avait demandé de ne pas boire. M’y suis tenu. Autre monde. […] La matinée à mon bureau. Dehors passent des rideaux de pluie d’argent. […] Pas un bon jour, ne sais trop où je vais. Ai perdu du temps pour des riens que ne puis même pas relire. Le temps, n’en ai plus. La machine à broyer les heures tourne à plein. Le texte rendu, la liberté, oui mais désarticulée, inerte, front contre terre et les jambes pliées bizarrement : la liberté de la marionnette une fois les fils tranchés. […] « La ligne Maginot passait près de Louveciennes, dans la forêt de Marly. Un jour, au cours d’une promenade, nous étions tombés dessus par hasard. Un jeune soldat nous avait fait les honneurs des lieux. Il en était très fier. Un labyrinthe de ciment percé d’ouvertures pour les canons de fusil. Il nous montra une grande cuve vide que l’on remplirait d’acide, nous expliqua-t-il, pour dissoudre les cadavres. » A.N., hiver 1939, avant le départ pour New York. […] Au café avec Clément et Jérôme L., qui reviennent de la Maison du Peuple. Discutons des conditions administratives de la l’écriture, que je maîtrise fort mal et, comme le reste, que je ne me sens pas de maîtriser ; de Kerouac à Brest puis de Nathalie Ménigon – ce n’est que ce soir, en écrivant ces lignes, que me souviens de la nuit de l’hélicoptère, à Nouans. Elsa nous rejoint avec les petits, ils ont cueilli du sureau, de la bignone blanche et ramassé des bani par terre. […] J’aimerais entendre dire du mal de moi mais du mal que ne puisse dire moi-même. Les hostiles, rare qu’ils me surprennent ; la plupart du temps, c’est comme si je leur mettais moi-même les mots dans la bouche. Ton problème, c’est que tu… On n’écoute plus, on peut toujours finir leur phrase. Ils nous tendent, en guise de vérité fracassante, un miroir qu’on réalise être celui de notre salle de bain. Aussi ne puis-je pas vraiment les tenir pour ennemis : ce serait encore romantiser. […] A la moitié de ma vie ne puis plus me bercer d’illusions sur une quelconque compétence. Ne sais rien faire, c’est ainsi. Il n’y aura pas de plus tard. Le quiproquo administratif qui m’assure d’une raison sociale ne résiste pas à l’examen. Serai chassé lentement, corps étranger alertant les défenses de l’organisme, et si m’y maintiens c’est comme un plomb dans la fesse, douloureux l’hiver et bipant sous les portiques. Elsa, seule à comprendre, n’a pas de contre-argument. L’avenir n’est pas sans lui faire peur. Moi pareil. »


En savoir plus sur Journal d'Anton B.

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire