
Force ni que rage. Extrait du Journal au vendredi 15 mai 2026 :
« Oublié, pour la deuxième fois cette semaine, le carnet à Anna-de-N. Cela n’arrive jamais. A croire que fait exprès. Pas fait exprès, mais ne me déplaît pas que la machine sophistiquée de ce Journal ait un raté. Ai fini par envier ceux dont la vie s’accomplit sans miroir, sans l’empreinte d’un pied dans le sable, sans même un ticket de caisse égaré dans la doublure : les sages involontaires, qui mangent le riz blanc, boivent le thé sans thé et, n’écrivant qu’avec un stylo sec, qui font de chaque journée un prélude à leur disparition. M’étais promis, pour solenniser, de publier blanc aujourd’hui. N’y parviens pas. […] Le sommet de l’Otan touche à sa fin. Des hélicos les cercles de plus en plus larges ; ont déjà déserté de larges portions de ciel. Des soldats égarés se répandent le long de la DN1, leur habilitation autour du cou comme des retraités suédois on tour mais elle se retourne, leur volette derrière en fatiguant
l’œillet ; j’en ramasse deux entre la Lukoil et Décathlon. Ils racontent les présidents à leur mère au téléphone, balancent nonchalamment leur lunchbox pleine d’œufs durs et leur photo-souvenir. Dans le virage le vent s’engouffre dans les housses de pressing et, soulevant leur jolie veste à feuilles de chênes, fait faire un écart aux autos. La sympathie que la foule leur exprimait hier encore est retombée : plus un klaxon, plus un applaudissement. Et la queue au feu rouge comme tout le monde. […] Le problème de X., me demande-t-on ? Pas un problème. Naturel que chacun, à la place qu’il occupe, remâche sa certitude de valoir mieux ; de n’être rangé si bas que par un caprice du destin mais attendez-y voir, vous ne perdez rien pour attendre. La société, qui suscite cette injustice, est la première à profiter de l’énergie qu’elle dégage. Le rappel qu’il a fallu signifier à X. n’a d’ailleurs qu’à peine entamé le sentiment de sa supériorité. Sentiment qui, il faut bien le dire, m’arrangeait beaucoup jusque-là, les gens de cette sorte étant plus faciles à jouer que les autres. D’ici quelques jours je regretterai mon mouvement d’humeur ; sans m’excuser toutefois, cette animosité de couloir se révélant assez stimulante. […] Anniversaire de Timothée. Échangeons des mails. Premières pages cet été. […] Suivi une partie d’échecs en plein air, avec des pièces géantes : distraitement puis, malgré l’heure qui tourne, avec passion, la chemise collant au dos, en sifflant les mauvais coups. Dans le chantier d’à côté la croche d’une grue renverse un pélicab ; atroce l’odeur soudain, mais pas un ne bouge. »
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