
Force ni que rage. Extrait du Journal au dimanche 3 mai 2026 :
« Les chiens comme fous la nuit dernière, vers 22h30 et jusqu’après minuit. D’autres aboiements les relaient dans le village. Quelque chose marche sur la colline. Je guette l’ours à la fenêtre, en vain. S’installe une tension, en dormirai mal, fiévreusement. E. rêve que j’ai tué quelqu’un, qu’il faut s’accorder sur une version commune. […] Limites du Journal d’Anaïs Nin. Une version expurgée, d’abord – ne le regrette pas tant pour les erotica que pour les aspects de la vie quotidienne, tolérée seulement comme source de contrepoints (le portail qui grince, le nid d’oiseau, les poêles à charbon de l’avenue Victor Hugo etc.) L’oisiveté absolue : cette femme ne fait rien, l’argent tombe magiquement, qui paie le salaire des bonnes etc. Corollaire de cette oisiveté, la fascination pour la psychanalyse, ce hobby de classe. Idéalisation bourgeoise de la pauvreté (porter une jupe avec des épingles). Mais ces limites ne font que rappeler le pacte qu’a signé tout lecteur d’un Journal : recevoir sans juger, chercher soi en l’autre. D’ailleurs, n’en peux décrocher. Ce qu’elle dit, en revanche, mieux que tous les autres, c’est la puissance de ce Journal sur elle-même, ces masques qu’elle interpose entre elle et le monde ; les hommes autour d’elle essaient de le lire puis, à défaut, de l’en dissuader. […] Réponse de M.S., de retour de Naples. […] La qualité d’artiste tire sa valeur d’être sans cesse attaquée, déniée ; la virtuosité technique d’abord une réponse. Quand le sculpteur, le peintre se voit reçu par l’establishment, quelque chose les quitte qu’il faudra rechercher chez le tresseur de brins d’herbe, l’empileur de pommes de pin etc. Me souviens de ce junkie, à Sens, qui fabriquait des anges en fil de cuivre ; de ce garde-chasse, dans l’Eure, qui s’était construit un four à verre pour ‘faire des essais.’ […] Dans la forêt, derrière, de grandes pierres rondes, larges comme des meules. Les bords rougis c’est-à-dire que ces pierres ont connu le feu. Au sommet de la colline, pourtant, et à des centaines de mètres de la première maison qui, elle-même, n’est qu’une ruine – pour seize mille euros, m’apprend le voisin, j’en serais l’heureux propriétaire. Lui parle, en passant, des événements de cette nuit, qu’il n’a pas pu ne pas entendre ; et là, quelle n’est pas ma surprise, il nie. […] Mon cousin, à Toulouse, attend son deuxième pour novembre. […] Timothée fait 3h30 au marathon de Biarritz. […] Le spectacle d’enfants escaladant des chênes précipite toujours en réflexion sur le temps. Pas vraiment une réflexion mais des intuitions d’ordre esthétique, des images qui seraient plus que des images, du présocratisme tardif. Ainsi, ce soir : habitons un défaut de l’éternité, comme un pétard qui éclaterait dans un gigantesque cube de verre ; la modestie de l’explosion n’en jetterait pas moins, sur des kilomètres de matière parfaite, des failles très artistiques, des diffractions, des écarts saturés d’écho. Puis développements. »
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