
Force ni que rage. Extrait du Journal au samedi 2 mai 2026 :
« La tresse d’acier, reliant le paratonnerre du clocher au sol. La touche avec une prudence qu’on réserve d’ordinaire aux objets interdits : les balles ressorties, les crânes humains, les monnaies tombées dans le feu. Bleu sombre, et certainement des propriétés. En voudrais un morceau sur mon bureau. […] Monté hier soir sur la colline, dérangé les chevreuils. Les écoute aboyer d’une colline à l’autre : la carte de leur royaume, royaume mouvant. En face un carré de forêt resté noir : mort ou bien des essences au printemps tardif. Un brouillard s’en dégage au soir qu’on s’essuie en vain les lunettes pour disperser. […] Les dernières heures d’un texte : après des années à passer sur la bille les ciseaux les plus fins, se mettre la tête dans un sac et empoigner une tronçonneuse. Mais c’est ce saccage final qui donnera au texte son déchiqueté vrai, ses blessures, ses contradictions que l’IA nous envierait, si ça pouvait envier. […] Au ravitaillement à Cincu – Wikipedia m’y apprend l’existence d’un camp de l’armée française mais aucune trace de nos vaillants soldats dans ce village dévasté par la chute des utopies. Le siège du parti en ruine, les fenêtres brisées. L’église en ruine. Des mendiants tendent la main en insistant. La mairie les fenêtres bouchées par des cartons ; sur la porte du musée un numéro de téléphone. Sur le monument au mort une statue, une croix ou une étoile tronçonnée, va savoir ; on a rajouté, sur la plaque de marbre, le nom des prisonniers politiques morts en détention. Mais, comme souvent, les jeux pour enfants soigneusement entretenus, les arbres badigeonnés de chaux, les bancs repeints. […] Posté à M.S. avec deux jours de retard. M’en vais marcher sur la colline une ou deux heures, seul. Le regard abîmé par l’ordinateur. Des ondées passent, la forêt sonne différemment. Poursuis deux renards qui me sèment l’un puis l’autre. Vers le sud, le massif du Moldoveanu décapité par les nuages suggère la main d’un géant, simplement posée. On atteindrait la base en deux jours de marche, peut-être trois ; trois semaines pour traverser jusqu’en Valachie. Dans deux mois à Constantinople. […] La bascule de réalité qu’ai souvent observée à l’issue d’un épisode d’écriture dense : se présentent dans la vie la vraie tous les motifs qu’avais si péniblement dégagés dans mon texte. Le poulet au petit couteau. Le paratonnerre. La barre montagneuse. Les crânes de chiens. La vie répond docilement aux sommations. Assurer la continuité de la Création. Des raisonnements ensuite que mieux vaut taire. »
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