Journal d'Anton B.

Lundi 27 avril 2026, 21h38

Force ni que rage. Extrait du Journal au lundi 27 avril 2026 :

« Le givre au petit matin. Travaille dans le petit bureau du premier. On m’envoie aux courses en fin de matinée. Suis longtemps la route dans les collines, route tortueuse, qu’empruntent des charettes à cheval qui se rabattent en saluant. Des hameaux au double nom saxon et roumain. Des feux dans les fossés où des gamins échappés de l’école jettent des bouteilles de miranda – mais les maîtresses les ont vus, elles font signe. Dévalise le petit magasin, une somme extravagante, la patronne refait son calcul. De loin en loin, la barre blanche des Carpates, magnifique, effrayante, qui dut inspirer aux habitants de cette paisible Comté des légendes de bord-du-monde, en aimantant les aventureux et les rien-à-perdre ; et je ne serais pas étonné que, dans la peur lointaine des très vieilles dames sur leur banc que je vois fixer aussi ces montagnes, des Prométhées continuassent de se tortiller de douleur sous la becquetée et des frères disparus, leurs noms presque oubliés, d’appeler à l’aide dans une crevasse. […] Un coureur, au marathon de dimanche, portait sur son maillot le drapeau iranien – de la république islamique, pas du Shah. […] Les enfants, qu’on embrasse dans leur sommeil, sentent l’odeur de l’eau. […] Marchons, en fin d’après-midi, sur la colline. La couvre une vaste hêtraie où percent, çà et là, des chênes centenaires – deux mille ans, dit le propriétaire. Au loin, toujours les cimes. Alors une merveille: un de ces chênes, énorme, n’en reste qu’un tube aux parois intérieures carbonisées: foudroyé, comprend-on. La regarde avec d’autant plus de présence que, je le sais, le Journal ne doit pas, ne peut pas dire les prodiges de la nature; pas plus qu’on ne saurait photographier du feu. […] Faisons éclater des knackis sur un feu d’ombelles sèches. […] Ce qui suscite la rêverie devant la ligne de sommets enneigés, au sud, ce ne sont pas les neiges elles-mêmes que l’idée de frontière : particulièrement nette ici et particulièrement hostile. Là qu’a longtemps fini l’empire ottoman c’est-à-dire l’Orient. Ceux qui se risquèrent sur ces cols avaient entendu parler de Constantinople; les autres y moulèrent leur façon de penser comme ces arbres dont un mur vient contraindre la croissance. L’ombre s’en projeta jusque sur leur rêve, et les dentelures sur les raisonnements. Il a du naître par ici des artistes. D’où la ruine des villages. »


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