
Force ni que rage. Extrait du Journal au vendredi 24 avril 2026 :
« Hier soir acheté une mangue, au quart du prix, dans le bac des fruits pourris. La mange vers une heure du matin, seul dans la petite cuisine. Elle est bonne. Racle la peau maladroitement. Ai désappris, depuis cinq ans. […] La journée, là-haut, passe aux tâches administratives, sans grand succès d’ailleurs. Récupère les deux enfants à l’école et profite d’une navette; mais ce sont ce soir les vacances scolaires et les instituteurs, montés avec nous, sont tout à leur joie, m’empêchent de lire. Perdu le “profond silence de l’heure qu’il est”. Débarque dans la ville comme un Sauvage, la machine lourde dans une main, dans l’autre les affaires des petits et le Journal d’Anaïs Nin, dont voudrais faire ma pâture. […] Pas de nom pour l’étroit filet de chair nue qui descend de l’oreille à la nuque, par laquelle des femmes pourtant quelconques m’inspirent souvent une pointe de désir. Là que l’orgueilleuse ascension de l’encéphale, en forme de point d’interrogation, rejoint le grossier appareil de vivre, les naseaux, la mâchoire néandertale; et tous deux se retenant, l’un de s’élever, l’autre de choir, notre destin prit pour théâtre l’épaisseur intermédiaire, d’où notre amour de la prudence et les totems résignés qu’offrons à la Mesure. La femme que je regarde, dans le 205, l’a dégagée au peigne, restent des stries rouges et, déjà, à huit heures du matin, le glacis d’une sueur inquiète, d’une sueur d’employée qu’aucune pharmacie, le talc ni l’alun, ne neutralise complètement. Une plaine, étroite d’abord mais la forme s’évase avant de se serrer de nouveau: une sinuation. Ne peux m’empêcher de penser à ces veines de sable qui affleurent au dessus des déchirures telluriques et qu’on prendrait facilement pour des eaux asséchées ; mais les imprudents pique-niqueurs ont tôt fait de repérer, à l’exact milieu, une ligne de bitume tiède et s’interrogent sur le silence, sur les boussoles affolées, sur la panique des bergers, là-bas, sur les collines. […] Sylviane et Patrick nous attendent au métro. Bonheur des petits. Un verre au Green Hours, à 16h ; les tables autour commandent des montagnes de porc, des girafes de bière en plein soleil et la serveuse, étonnée par notre ascétisme qu’elle prend pour de la pingrerie, a un mouvement d’humeur. Rentrons par des chemins séparés, moi par K. pour récupérer un livre. Nombreux cadeaux à la maison. Dînons joyeusement. Irai ce soir au Londo. »
Laisser un commentaire