
Avant l’orage. Extrait du Journal au 20 décembre 2025:
« Il y a deux jours, devant le restaurant syrien, les camionnettes de l’Immigration. Solder la provision d’images. Les diacres de Crețulescu ont fait tomber les candélabres, des cuivres sur le pavé la note tarde à décroître et la foule entière, pétrifiée. Un traverse, jeudi soir, la strada Padina, une belette dit Hervé, c’est vrai que. Perdu mes gants noirs, des gants de femme mais les avais, à l’origine, ramassés sur la route ; mes mains désormais de marbre bleu. Pas foutu, au café-sous-la-galerie, de savoir s’il y a deux serveuses ou qu’une seule, vrai qu’elles se ressemblent – mais X. : « Elles se ressemblent que pouic. » Le buste d’E. de Martonne, confondant le souvenir de J. Gracq et la voix d’Hadrien. Sortant de l’Athénée-Palace des jeunes filles en vison. […] La matinée à préparer la valise. Un saut à Kyralina, un café à l’endroit habituel. Montons dans le taxi à midi, vingt minutes plus tard à l’aéroport. Les dattes sont israéliennes, réalise E. au moment de les ouvrir. Y piochons un peu honteusement. […] A moi-même la promesse de quitter cet appartement dès notre retour ; mais aussitôt, comme la réaction d’un organisme, cent manifestations chaleureuses. La voisine offre aux enfants des pastels, un jeu de ping-pong ; la caissière du Shop&Go très émue par notre absence de trois semaines. N’habitons pas que de la pierre. N’a pas suffi, pourtant, à entamer ma résolution. […] Pique du nez dans l’avion. S., sur le siège d’à côté, récupère mon carnet et, s’inspirant du livre qui traîne sur la tablette pliable, dessine au bic bleu un Martin Heidegger, Essais de machine à café, puis Martin Heidegger, Essais de nourrir des lions gentils au zoo. Mon père nous attend à Roissy. A la maison à 19h, les petits sautent dans les bras de leur grand-mère. Rencontrons Milo, deux mois, déjà bavard ; ils l’ont présenté, le matin même, à Mamie H. Némo est passé exprès, repartira dans la nuit. […] Suspendre le Journal. Pas capable de me formuler ce qui le rend impossible ici – j’ai longtemps pensé inutile mais le Journal a peu à voir avec l’utilité. On n’en tirera aucune conclusion. Le silence, de toute façon, depuis quelques semaines me gonflait les veines. Mais comment ne pas sentir aussi – la lecture du σκοτεινός de Marbourg vous tourne la tête – que l’absence du Journal n’est qu’une autre modalité d’être du Journal. Que tous deux vivent dans une intimité mouvante; que ce qui montre voile, que ce qui voile montre. […] A la porte de Clignancourt un scooter à contresens. […] Savez-vous, les enfants, qu’ici, à la Sabretache, Napoléon a livré sa dernière bataille? – Oui papa, on sait, on sait. […] Bailly, le château, la ligne de la forêt de Cruye. La borne. La pierre de Papi. La dernière pensée coupe net, comme si la prise tirée. »
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