
Avant l’orage. Extrait du Journal au 11 novembre 2025:
« Guette, à l’arrêt du 203/205, la tête des conducteurs qui empruntent, malgré l’interdiction, le couloir réservé ; essaie d’accrocher leur regard coupable. Marche jamais. Le 205, cette fois – aurais préféré le 203, qui dépose direct au lycée. A l’Arc de Triomphe un clochard en treillis de chasse intégral, avec capuche. Un œil dépasse, grand ouvert, très attentif. Il serre contre lui un bâton de berger. Sur le banc personne d’autre n’a osé s’asseoir. Comprends, pendant les deux minutes que s’arrête le bus, qu’il compte quelque chose. Ne parviens pas de trouver quoi. […] Un Onze-Novembre de plus dans un pays qui l’ignore. Il y aurait une certaine barbarie à ne pas marquer, même secrètement, un arrêt – la première fois, à Grenade, en 2006, ce qui suscita la moquerie de Régis, puis sa colère (« Tous des fascistes. »). Dans le Monde : la République se penche sur la mémoire des Malgré-Nous. […] Retrouvé, en écoutant dans un couloir, le tic des années 2010 : « genre ». Ne sais s’il a tenu, depuis, en France. Peine à me faire une idée de sa valeur. Un adverbe, ici. Volonté ou plutôt instinct de rattacher le phénomène à son type (cf le succès de « type »), peur des particularismes. Mécanisme même du langage, dont le capot se trouve brièvement levé. La phrase y gagne quelque chose de panique, comme un halètement. Parce que derrière encore, une autre peur, celle d’être soi-même un particulier, le résidu d’une division, irréductible aux moules connus – un idiot, dit le grec. […] Grenade, toujours. Trouve, en feuilletant un album, une photo isolée de Thierry Lefébure (?), de 1991 : une chaussure de femme sur une pelouse brûlée. C’est le Sacromonte où vécûmes avec Jean l’année terrible (devant la grotte, ça se pourrait). Au fond, floue, l’Alhambra. […] La question de l’an prochain. Elsa regrette de ne pas avoir suivi un plan qui, elle le prouve, n’aurait pas fonctionné, et en plus elle n’aurait pas voulu qu’il fonctionnât. Puis elle regrette ce regret. Puis regrette d’avoir regretté etc. Son esprit peine à se débarrasser de ces possibles qui ramifient encore, s’épanouissent, sans cesse jettent au ciel des avenirs. Floraison de branches coupées. […] Le continuum de matière telle qu’on la voit à grande vitesse a fini par s’imposer comme modèle aux environnements statiques. Pensée que j’aurais voulu mener à terme mais il est tard et ce Journal pas le lieu. Les murs que je touche, les couloirs, les lumières même ont adopté le lisse, la matité, le rubanné de cette pâte en laquelle un voyage sur l’autoroute résout l’inquiétante diversité des formes ; jusqu’aux tressaillements subtils par lesquels on intuitionne que la chose bouge, que si on la touchait on s’arracherait la main. La civilisation des flux a peu à peu substitué l’éthique (les blocs de valeurs modulables, le culte de la connexion au détriment de ce qu’on connecte etc.) à la physique, puis l’esthétique à l’éthique. La silhouette humaine, dans ces couloirs où consume ma vie, ne se plante plus que par accident. […] Dans le couloir, un Mig-29 en légo : un voisin vide son appartement. La remonte pour J., tout joyeux, mais E. m’arrête : les petits ont été odieux. Cache le Mig-29. Les force à ranger, les fais manger seuls. Au lit sans histoire, et les livres interdits aussi. »
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