Journal d'Anton B.

Vendredi 10 octobre 2025, 18h51

Frustra ferro diverbere umbras. Extrait du Journal au 10 octobre 2025:

« Pas répondu, hier soir, aux tentations de la ville. Au lit à 22h, mais tarde à m’endormir – rêve éveillé, une partie d’échecs se déroule dans ma tête, m’y révèle absolument impuissant, mes pièces tombent les unes après les autres. A ce rêve-là en succèdera un autre, un vrai : sommes avec les enfants sur une colline, regardons la flotte de guerre quand il me vient l’idée de m’engager ; c’est Nicolas D. qui me conduit au bureau de recrutement, il s’adresse au guichet en polonais, un sergent en sort, hilare – « La filosofie, voyons voir. » – et m’oblige à allumer une cigarette avec un dispositif compliqué, une mèche d’étoupe incandescente vissée dans un ressort et plantée sur une lamelle de fer blanc. La présence de Nicolas D. pas inexplicable, il a annoncé hier à Elsa son départ précipité de Bucarest, du jour au lendemain, à cause d’une peine de cœur. Il se dira dans la journée que l’administration, incapable certainement de le remplacer, lui accorde un mois de congé sans solde. […] Longé, dans le 448, les pistes enherbées de l’aérodrome– auquel sa petite taille mais aussi les chardons secs, un chien ou deux courant libres entre les barbelés me font préférer le vieux mot de champ d’aviation. Le soleil levant lui arrache un nimbe doré : la rosée s’évaporant aux premiers rayons, mêlée aux échappements des employés calculant, dans le bouchon interminable, leur chance de pointer avant huit heures ; le tout nappant grassement les pistes de terre battue, buvant l’or du crépuscule comme un coton pour le baver sur la carlingue froide des bimoteurs. Un Turner, mais pour moi seul : dans le bus, personne n’a levé la tête. […] Ai pris froid. Éternue. Assiste, en spectateur mais la tension quand même, à deux disputes assez spectaculaires, de forts caractères les uns contre les autres ; on me prend à témoin mais ne sais que dire, je claque des dents, mes lunettes on les croirait embuées pour toujours. Achète, contre mon habitude, à 10h un sandwich et une part de gâteau. Des frissons. Ne donne qu’une leçon aujourd’hui ; puis rien à faire qu’attendre les chtiots. Lis jusqu’à 14h, du Hugo mais le vertige devant les colonnes de vers, la chute sans fin. M’assoupis. Au réfectoire une assiette de purée. L’éponge avec du pain mouillé, goût d’Ehpad. […] Crise politique en France. Les partis à l’Elysée, moins les matadors d’LFI et les chemises brunes frontistes, partisans d’une présidentielle anticipée. Mais on s’habitue à la dislocation du vieux monde et n’entendrai personne, dans cette journée qu’étirent pourtant l’oisiveté et l’ennui, en faire seulement mention. […] Rentré péniblement. E. nous attendait dans le parc. M’endors une heure. Message d’annulation pour ce soir. Serai à Kyralina avec Clément, qui aura son portable, et surveillera. […] La jeune femme dans le bus avait un camée sur le revers, et son bas filé. Érotisme très années 40. Sie heißt Lily Marlène. »


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