Journal d'Anton B.

Lundi 15 septembre 2025, 21h23

Frustra ferro diverbere umbras. Extrait du Journal au 15 septembre 2025:

« La soirée d’hier au Londo, à peu près vide. Rentré vers minuit ; du resto qui jouxte l’ambassade d’Iran surgit une bande de fêtards en costume impeccable, ivres, des Orientaux – et suis un moment à penser que des diplomates de la sévère république islamique fêtent leur défection. […] Sur le plateau la qualité de l’air se dégrade. X s’est procuré un appareil de mesure, me transmet les résultats : après deux jours de calibrage, le CO2 entre 1700 et 1780 ppm, c’est-à-dire alerte critique. Le seuil légal à 1000. Dans la pièce de l’angle, la plus proche de la foreuse, la machine monte à 3000 après une heure seulement, tourne au rouge, se met à sonner. La mesure du diesel, affligeante également. Les conséquences très sensibles, comme une expérience. Lettres gondolent sur les tableaux. La gorge sèche, la voix toujours pas revenue. Les plis cassants de la chemise, comme insistés sous le fer. Les ongles pas noirs mais gris, frottés au dé de billard. Les yeux gonflés et secs. Perdu l’appétit. L’eau a un goût. Palpitations. […] Le bilboquet de nouveau à la mode chez les adolescents : modèles en bois ou plus sportifs, en plastique. N’en avais jamais vu que chez Gaston Lagaffe. […] Les hommes dans la rue, à la terrasse des cafés, désormais parfumés comme des femmes : cannelle, lys blanc etc. Mode ridicule, condamnable sans doute, des bichons, mais qui jette son trouble. […] E. a acheté le vélo des Leperre, un beau truc, à la taille des enfants. Toute la peine du monde à le faire tenir dans la 106. Rentrons tard et sans E., retenue par une réunion ; en sors d’une moi-même, y ai parlé sans réfléchir, déroulé automatiquement le sabir imbitable ( »interroger le concept de »,  »développer une grammaire commune » etc.), ce qui me laisse la conscience grise. Recueille, dans le même temps et par hasard, les histoires des gens, les vies atroces, gâchées ; et le poids des fautes reporté d’une génération à l’autre, jusqu’à explosion. A la maison à 19h30, lance du riz, des courgettes. Les devoirs de la petite (ovipares et vivipares). Voudrais, cette nuit, nettoyer l’auto à l’eau chaude, pour ôter la résine de pin. »

2 réponses à « Lundi 15 septembre 2025, 21h23 »

  1. Avatar de candyfurrye2272443dd
    candyfurrye2272443dd

    Corentin 

    A la fin de Kolkhoze, son dernier ( très bon) livre autobiographique, Emmanuel Carrère déclare qu’il a pris des libertés avec la vérité. Je trouve ça déconcertant dans un récit présenté implicitement comme reflétant le réel. 

    Après coup,  on s’interroge sur tout, par exemple sur la réalité des adieux faits en russe par son oncle Nicolas  à Hélène Carrere d’Encausse,  mourante, (de sa « belle voix, si chaude, si tendre »). Finalement qu’est-ce qui est vrai dans tout ça ? Si cette scène ne s’est jamais passée, c’est juste un cliché mélodramatique… Tout à coup on doute.
    Comment te poses tu la question de l’image que tu donnes de ta vie ?

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    1. Avatar de Anton B.

      La question de l’image, toujours, bien sûr. Mais c’est surtout une image pour moi-même: ce Journal pour me rappeler, au soir, de comment j’ai déplacé mon ombre sur les trottoirs etc. Pour mes enfants, aussi, avec qui je partagerai, même mort, un peu d’intimité le temps qu’ils s’enquillent les six cents pages; ça me fera exister auprès d’eux.

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