Journal d'Anton B.

Mardi 9 septembre 2025, 22h29

Frustra ferro diverbere umbras. Extrait du Journal au 9 septembre 2025:

« Une femme en peignoir, dans l’immeuble d’en face, se découpe sur le fond allumé de sa cuisine. Elle se rassemble les cheveux sur la tête, constitue l’espèce de poignée de ventouse qu’on voyait aux maîtresses de maison vers 1900. Mais voilà qu’elle m’aperçoit en train de l’espionner. Elle fait, sans se retourner, les longs signes de croix que l’église d’Orient exige des gens bien. […] Le réparateur de machine à laver n’est pas passé. La vie quotidienne a un côté Radio Londres. […] Israël attaque le Qatar. Tollé général. En France, Lecornu premier ministre – obligeant le clampin que suis à faire un tour sur Wikipedia. […] Avais convenu d’un rendez-vous au métro Premier Mai, à 19h, pour acheter un vélo à 400 lei ; mais la navette ne vient pas. Thomas S. me dépose gentiment boulevard Mihalache mais faut repasser à la maison prendre le téléphone, remonter toute la ligne du 381 en nage, sans même le temps d’embrasser les petits. Pour rien : le type ne s’est pas pointé. L’attends une heure, finis par l’avoir au téléphone ; mais je n’entends rien, lui non plus, et mon roumain trop mauvais. Il me passe sa fille qui, elle parle français, mais c’est la voix terrorisée d’une gamine de six ans. On n’en sort pas. Reviens les mains vides. Les enfants, m’apprend Elsa, se sont très mal tenus, crise sur crise, elle les a punis, que je repasse une couche. Dînons sans eux. J., pourtant, avait peint l’éclipse de dimanche, j’aurais aimé qu’il m’en parle. Quant à S., elle m’a mal répondu ce matin, pour ne pas nous mettre en retard j’ai dû ronger mon frein ; éclaircir tout ça. […] Dans le 381 l’affichage numérique a bugué : Syning data with C90++… Les points de suspension compris. Pas indifférent à cette poésie de rencontre. Quelque chose d’immense nous s’efforce de communiquer avec nous, êtricules que sommes. Thème d’un épisode d’X-Files. […] Dans la voiture, Thomas S., de père roumain et de mère française, me raconte le trajet Nantes-Bucarest avant la chute du Mur : les chicanes au moment de passer le Rideau de Fer, les bassins où l’on faisait rouler la voiture pour noyer les espions dessous ; puis, entre la Hongrie et la Roumanie, la corruption crasse des douanes, à dix autos par jour toutes y passaient. Enfin, à Buca même, les voisins venant acheter au cul de la voiture une ampoule d’huile de tournesol, pour faire des crêpes – en 1985 ! […] Suis à peu près certain d’avoir fêté jadis le 9 septembre : avec une fille ? Les oublis, d’une manière générale, très fréquents depuis dix jours, les prénoms en particulier : celui de Laurent, par exemple, à Dz, que j’ai dû redemander à Elsa. Ne peux m’empêcher de penser que j’oublie le leur parce qu’au même moment ils ont oublié le mien. Le cercle déjà qui se réduit ? Tout renvoyer à soi, quand bien même on s’était juré de. Comme ces types qui fuient les miroirs, une malédiction s’y attache ; mais voilà qu’un fond d’eau, qu’une éclat de vitre, qu’un bout de cuivre poli. »


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