
Points de bascule. Extrait du Journal au 4 juin 2025:
« La nuit agitée : le petit ne se plaint pas mais il s’est couché sans dîner, plus tôt que d’ordinaire, ça décale ses rythmes, il demande des verres d’eau. L’algorithme du téléphone d’E. a décidé de m’abrutir de vidéos de propagande nord-coréennes. Dans l’appartement du dessus quelqu’un tous les quarts d’heure va pisser. […] Mort de Pierre Nora. […] Hier, en traversant la P. Victoriei, croisé une manifestation : de jeunes gens prétendent faire reculer les »angoisses » mais les pancartes ne précisent pas lesquelles, en vain m’use les yeux, quand l’autre cycliste me demande, pas foutu de lui répondre. Une sociologie très étudiante, les femmes belles et jeunes, les gars blasés, piercés, tatoués. […] Emmène S. à l’école, en bus cette fois : toute une histoire. Galopons jusqu’à Aviatorilor où confonds le 203 et le 205 ; passons sur le 441B à la gare de Baneasa mais cet abruti oublie de s’arrêter – sciemment, oserais-je dire – devant le lycée français, il nous faut redescendre à pied un kilomètre d’autoroute, le bruit, le soleil, pas huit heures du matin que suis en nage déjà. Sa mère passera la prendre en voiture à 13h. Elle a emmené J. à l’hôpital, des examens mais rien. […] Mort de Philippe Labro. Étonné, en parcourant sa bibliographie, de tous ceux que j’ai lus ; et dont un seul surnage, L’Etudiant étranger et ses suites. Lecture de maisons d’hôtes. […] A 17h saute dans un bus pour atteindre Kyralina, acheter les prix d’excellence. La pluie me surprend au moment qu’allais sortir de la librairie. Y croise A., venu s’y réfugier à son tour, qui m’invite à boire un verre au pub, pas loin de chez moi. Parlons de la littérature et du désir, qui dans mon cas furent tous deux liés dès le début. Raconte, de fil en aiguille, ma rencontre ratée avec Yannick H., il y a deux ans, à Nancy – un film que je ne peux m’empêcher de me passer souvent. A 22h à la maison. […] Dans le 203, au retour : un homme descend en abandonnant un gros sac poubelle plein. Quand je m’en rends compte, trop tard. Ne le signale à personne, laisse passer un arrêt, puis deux puis tous : c’est un bon bus, un bus rare, pas trop de monde, un peu d’air frais. La possibilité que la bombe explose ne m’effraie pas, elle est à mes pieds, je ne sentirai rien. A une certaine distance tout s’équivaut, or il me semble flotter loin de mon corps, de contempler la scène dans un miroir qui refléterait lui-même un miroir. De la foule en nage montent une vapeur qui embue les vitres. Les femmes, dans un geste dont on n’a pas fait le tour, décolle leur soutien-gorge en y passant le pouce. Une explosion libérerait tout ça ; le temps d’un éclair, tout voir. Ainsi pense-t-on, en fin de journée, avant l’orage, le cœur affolé par les boîtes de cachous, dont abuse à cause du théâtre. »
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