Journal d'Anton B.

Samedi 3 mai 2025, 22h04

Points de bascule. Extrait du Journal au 3 mai 2025:

« Ne supporte plus d’entendre Elsa s’excuser dans une langue étrangère. La politesse du français, déjà ridicule en elle-même, quand on s’amuse à la traduire devient gênante. Ai-je jamais entendu S’il vous plaît en arabe ? Les usages qui graissent un peu le commerce des hommes, je voudrais qu’ils tinssent dans un hochet de tête, une inflexion de voix. Le merci bulgare, trop long, semble n’avoir été inventé que pour combler un vide dans les manuels de conversation pour touriste ; et les gens quand nous le leur servons répriment mal un sourire. Ou alors se taire, pourquoi pas : une distance courtoise se passe de salamalecs. Les démonstrations d’affabilité, la civilisation américaine en offre un exemple frappant, se développent d’autant que les rapports réels se dégradent ; et je sais d’expérience que les champions des Je-vous-prie-Je-n’en-ferai-rien sont aussi les plus prompts à vous tendre le doigt. […] Galanteria désigne, en réalité, une mercerie. […] De Neofit-Rilski rentrons sans peine, les routes dégagées, la lumière de biais. Les guérites à la frontière de nouveau abandonnées. Les troupeaux de chèvres sur les bas-côtés, les vieux cyclistes au visage de cuir, les drapeaux décolorés sur les cimenteries à vendre. Un camion chinois, genre baroud, entre devant nous en Roumanie. A la maison à 20h30. Ressors une heure plus tard pour le café, avec Eric E., de Riga, qui voyage dans les Balkans. Le temps estival, suis en chemise. Aurélie nous rejoint puis Grégory, Mathieu et Victor, qui m’interpellent au moment que je descendais les verres. Bavardons jusqu’à deux heures, de Lettonie beaucoup, des copains, jusqu’à Bernard dans son café où j’ai tant de fois rédigé ce Journal sous l’œil curieux du serveur fou en toque de loutre. […] La matinée à mon bureau. Sors vers 16h, au parc K. Un guitariste très amateur, les cheveux longs trempés dans l’eau oxygénée, déroule son récital devant la fontaine ; il chante affreusement faux mais son strabisme est tel que personne n’ose lui en faire la remarque. C’est l’heure oblique, de toute façon, l’heure dorée, où on pourrait tout pardonner. L’air lourd de pollen de platane, que les volutes brassent entre les barres d’immeubles. Une jeune femme allongée sur la pelouse devant moi lit du Kerouac, dont je vois la tête sur la couverture –  »Un Monsieur avec une tête ovale », dit S. à qui je signale la scène. […] 21h30 mais, sauf folie, ne verrai personne aujourd’hui. D’habiter de l’autre côté de la place V. coupe du monde ; mais pas tant qu’on ne soit pas libre de croire avoir choisi son exil. Il dut y avoir, jadis, des remparts dont l’empreinte est restée dans l’air, dont l’épaisseur fantôme m’arrête, maintenant, sur le pas de la porte. Ceci aussi : on peut, dans un faubourg, se cacher infiniment de la ville ; l’inverse non. »

Une réponse à « Samedi 3 mai 2025, 22h04 »

  1. Avatar de Florian
    Florian

    C’est marrant ça m’a fait plaisir de croiser Eric dans ton journal comme si c’était dans la vrai vie, j’ai eu un début de sourire et l’envie de serrer la pogne.

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