
Points de bascule. Extrait du Journal au 2 mai 2025:
« Ma mère envoie une photo retrouvée de mon père, il doit avoir quatre ans, avec son frère Hervé. Ils sont en bordure de forêt, le grand-père le tient par la main. Maurice très grand, prenant du poids mais l’élégance toujours, veste et col montant, lourd mais le chapeau savamment penché. Son visage, qu’on voit ici à 60 ans, prépare un peu le mien – mes frères et sœurs prolongent, eux, soit la ligne alsacienne, petite et osseuse, soit l’espagnole, brune et mobile. Mon grand-père ne tenait pas lui-même de son père. On comprendra que la réapparition de ce type à trois générations d’écart puisse troubler. Ce qui m’étonne c’est la forêt elle-même, dévastée, très 1999. […] La réalité à laquelle ces plaines infinies ne sauraient prétendre – ce ne sont que des plans de rêve, un trait sur un dessin d’enfant – c’est dans l’air que je la retrouve : dans le vent. Sans obstacle visible il arrive pourtant tourmenté, roule sur lui-même comme s’il venait d’être fendu par un rocher, brassé par un moulin. Il porte l’empreinte de reliefs fantômes mais plus réels, par leur déchirure et leur ravinement, que cette assiette plate où mon regard erre déçu. C’est vivre dans un monde inversé ; et l’imagination ne manquera pas de projeter vers ces montagnes d’air quelques épopées irreprésentables dans la triste Brie danubienne. Écrivant cela le souvenir me revient du tableau de Detaille, Le Rêve, dont une copie était jadis accrochée à la bibliothèque de Bailly – elle l’est peut-être encore. […] La contradiction dut très vite frapper l’homme entre l’élévation de ses pensées et le brusque matérialité de ses désirs. Qu’en français le mot manque pour nommer cet écart trahit, au moins, l’existence d’une gêne (morale : une pudeur ; ou religieuse : un tabou). L’invention, pour la résoudre, de la figure de l’ermite ou de celle du dépravé, son pendant, ne pouvait satisfaire complètement l’intelligence. Kant aussi devait avoir son dessert préféré. […] Je comprends mieux, en vieillissant, ce qu’enfant je prenais pour des excentricités de Mamina : aller regarder les arbres, les herbes dans le vent, les étangs que rien ne distinguent des autres étangs. C’est qu’elle avait vécu toute sa vie en ville : à Oran, à Grenoble puis dans le XVème. L’herbe verte, à l’arrivée à Marseille, lui fut un émerveillement fondateur, elle me l’a souvent raconté. Quand je vins au monde elle habitait Feucherolles depuis vingt ans, dans un grand jardin mais elle n’avait pas oublié de regarder ce qui est beau, ce qui n’est pas un dû. Il a fallu que je sois privé, à mon tour, de ces arbres et de ces étangs. […] Ce qui m’aura tenu éloigné du roumain et du letton, c’est leur choix de l’alphabet latin. Ma préférence est toujours allée aux langues qui offraient au voyageur la possibilité de n’être qu’un dessin ; les autres, au contraire, en imposant le spectacle de leurs racines à nu, vous font croire qu’un jour vous les parlerez et vous mentent – il n’existe pas de langue étrangère. »
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