Journal d'Anton B.

Samedi 26 avril 2025, 21h44

Points de bascule. Extrait du Journal au 26 avril 2025:

« Des images de décembre 89 : le dernier discours du leader, la foule envahissant les places, les blindés fonçant sur la foule etc. Noyé dans les événements de l’Est, le cas roumain intéressa-t-il vraiment la télévision française ? Ce sont ces images qui dirigent, qu’on le veuille ou non, ma présence en ce pays, ma manière de l’habiter, d’y surveiller mon ombre sur les trottoirs ; je ne vis, à mon corps défendant, que le futur du passé ; ou bien, en écrivant, en faisant des enfants, le passé du futur. Du présent nulle trace – une buée sur la vitre, ce Journal. […] La route jusqu’à N.-Rilski. La 106 tient le coup. Du côté bulgare, cette fois, important dispositif policier ; me fais contrôler au poste frontière puis reverrai, tous les vingt km, les camionnettes V-Toll sur le bas-côté. Six semaines plus tard le paysage méconnaissable : les forêts, le colza. Loin au sud, de hautes montagnes tracent une ligne haute mais droite, comme la lèvre du monde. Les drapeaux lavés de frais. Les trois quarts des panneaux publicitaires vantent désormais des casinos online ; les panneaux routiers, eux, avertissent d’un danger mystérieux, symbolisé au milieu du triangle rouge par un trou noir. Quelques Z de la dernière fois ont été transformés, toujours à la peinture noire, en croix gammées ; mais la plupart intouchés, provocants, fin-du-mondesques – il se dit dans le Monde que les Russes embauchent désormais des tagueurs. Elsa manque de s’évanouir de faim, il faut s’arrêter d’urgence, trouver de quoi dans le coffre ; et l’excellente femme, tout en grappillant des boulettes de mie pour ne pas tourner de l’œil, de préparer des sandwichs jambon-épinards pour son monde. A 14h j’ai retrouvé ma couchette près du poêle. […] Sur le temps : en relisant la première année de ce Journal, m’étonne de voir comment tout se brouille, comment l’oubli avance ses pièces. C’était hier, pourtant. Cinq ans puis le sillage des choses et des gens se défait, se perd en ondes invisibles. […] La maison, mille signes. Nina y était hier encore. Dans la salle de bain une serviette humide. La guitare ré-accordée mais cachée derrière le rideau – ne se prête plus, dois-je comprendre ? Les bûches diminuées de moitié ; les noisettes et l’huile, presque plus. La gamelle du chien. Deux bières vides dans un sac de toile. Le rotofil, que je débranche prudemment, sent fort l’herbe coupée. Une culotte violette, des chaussettes bleues sèchent dans la remise. Présence des absents. »

4 réponses à « Samedi 26 avril 2025, 21h44 »

  1. Avatar de christophe siebert
    christophe siebert

    Le truc le plus déconcertant, à mes yeux, c’est ta tentative de ramener toutes ces choses à ta petite personne alors que tout le monde s’en fout et que notre seule fonction sociale, si tant est qu’on la reconnaisse, c’est précisément de parler de tout ce qui n’est pas nous.

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    1. Avatar de Anton B.

      Moi c’est l’inverse qui m’étonne: la capacité de ces petits riens à me détourner de ma rumination habituelle. C’est sans doute, en y pensant, que le Je de ce Journal doit se trouver quelque part entre ces riens et cette rumination: entre la matière qui ne pense pas et l’esprit qui pense à vide.

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      1. Avatar de christophe siebert
        christophe siebert

        Je ne sais plus très bien ce que j’avais en tête quand j’ai écrit ce commentaire, mais je le trouve incroyablement violent et agressif, et je te présente mes excuses, j’espère qu’il ne t’a pas blessé.

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      2. Avatar de Anton B.

        Mais non, ne t’en fais pas. J’aime qu’on ne filtre pas ses réactions.

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