
Points de bascule. Extrait du Journal au 8 avril 2025:
« Nuit. Veille jusqu’à 23h30 puis m’effondre. Pas de réveil ; laisse le volet ouvert pour les lumières de l’entrepôt mais ce sont les pas de C., dans le couloir, qui m’alertent en premier. Vole un savon dans la réserve, qu’ils n’ont pas fermée. N’ai pas travaillé aux Atrides. A la télé des jeux de lettres. […] La matinée à Libourne, la ville de Jacques Abeille – dont aucun de ceux que j’interroge n’a entendu parler. L’office du tourisme, pour faire son beurre du petit patelin, a retrouvé un des professeurs de peinture de Toulouse-Lautrec, dont oublie aussitôt le nom. L’église propose cependant une Sainte Épine, ramenée en 811, baguée d’or où la Révolution la brisa – relique, insiste le panneau, dûment ‘authentifiée’. Un passant : »A Bordeaux on a toujours été des rebelles ! » Sur la rivière, plus intéressante, une fête foraine se prépare : un tir-au-ballon, un Tropical Show que montent nonchalamment les Jimmy et les Joey dans les relents de vase salée. L’après-midi poussons la curiosité jusqu’à Saint-Emilion, généreusement desservie par les autocars de tourisme ; mais la saison commence à peine, la France dans son tremblement pré-estival, les smicards se chambrent encore pendant le service, une bouteille de coca explose sur la terrasse, que le garçon du café concurrent se précipite de ramasser. Rien à dire d’ici sinon, dans l’église creusée, une Lutte avec la Bête, inachevée, presque recouverte de salpêtre, témoignage du temps où le monde se devait de composer encore avec ses Extérieurs – les inquiétudes du règne de la Forêt, où l’art ne sert pas tant à figurer qu’à conjurer. Dans celle du haut les statues sont couvertes, le Christ juste son visage, mesure de préservation ou bien un rituel d’avant-Pâques que j’ignore, incroyant que suis (le Dieu voilé, vieille figure, indignes sommes de le voir ou, plus séduisant, c’est nous qu’on retire de sa vue). Plus loin, commande de l’évêché, une Apocalypse contemporaine, naïve et lourdement allégorique mais le panonceau de sermonner : »Seuls l’Artiste et les Personnes dûment accréditées par le Curé sont autorisés d’en faire le commentaire. » […] Conversation avec le Veilleur de nuit – ne lui mégoterai pas sa majuscule. Portugais, arrivé en 1970, un bosseur. S’est escrimé longtemps à maintenir le truc en l’état : désherber la terrasse, le ménage etc. Regarde à racheter quand la valeur aura suffisamment baissé. Me paie un café. Ouvrirai bien la terrasse dès maintenant mais le pollen. […] Pas de wifi, ne peux poster ce Journal. Demain. »
Laisser un commentaire