Journal d'Anton B.

Mardi 25 mars 2025, 19h12

Points de bascule. Extrait du Journal au 25 mars 2025:

« La vie sans relief, les sentiments bridés comme par une langue étrangère, le beau enfoui dans l’ouate, si péniblement dégagé dans mes livres que personne ne lit ; mais c’est ainsi que les choses se présentent. Les hommes d’avant, que la littérature ni le cinéma n’abreuvaient pas encore d’exploits, de voyages et de femmes, pour remplir le trésor des jours avaient le simple exploit de la moisson rentrée à l’heure, le train jusqu’à Baden-Baden après noces et retour, la petite nurse qui un jour vous soutient le regard. Ils goûtaient le miel dans le creux d’une fleur de trèfle. Aussi ce Journal des riens. A parier que sa pauvreté même lui assurera de meilleures chances de survie. Les remarques des uns et des autres vont déjà dans ce sens. Le reste retombe, des lignes sur Wikipedia. La Grande Idée est ma Zaïre. […] Monte en vélo jusqu’à Baneasa. Dans la montée du plateau l’aquarelliste, à l’endroit habituel, achève péniblement et dans l’indifférence générale un Christ en croix mamelonné comme un culturiste, d’un rose porcin, aux yeux écarquillés de surprise. Le long de l’aéroport des faucheurs se disputent, les plus bas sur l’échelle des services municipaux, ceux qu’on recrute parmi les gitans, leur dispute pas sûr que ce soit pour de rire, les lames attrapent le soleil, des femmes rachitiques ou trop ventrues, des adolescents, les cantonniers les vrais n’osent pas intervenir. Je passe au large. Puis loin, encore, des travaux ; un hercule dans le fond du trou fait mine de soulever la plaque de fonte, je ne m’arrête pas, ne sais s’il y parvient. […] Sur le bureau de Sylvain un taille-crayon en plastique cheap reproduisant le ruban du cancer du sein que S., en Lebrac pince-sans-rire, a acheté aux gamines du CVL ; et l’envie de nouveau de m’arroser d’essence mais S. m’arrête, me raconte : il a rendu la lettre hier à l’ambassade des Pays-Bas, le gardien d’abord n’était pas chaud mais à la vue du carré de lettres, tout à coup très grave, le mystère diplomatique, la ride des choses sérieuses, on s’exécute. […] N’ai reçu aucun mail, depuis dix jours, qui ne soit écrit pas l’IA. N’ai plus vu, depuis l’automne, qui que ce soit faire une recherche sur Google ou Wikipedia. La révolution fut l’affaire de quelques semaines : sans résistance car sans bataille. Les collègues d’E. lui font corriger leur copie – quelques-uns – et rédiger leurs bulletins – tous. J’hésite à rétablir la majuscule du Lui. »

2 réponses à « Mardi 25 mars 2025, 19h12 »

  1. Avatar de Luc Dall'Armellina

    Tellement forte cette jonction dans le même élan, du richement humain et du pauvrement artificiel… Notre civilisation ne pourrit pas par la tête mais par le coeur, écrivait Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme.

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    1. Avatar de Anton B.

      Oui. Je pense, même si on m’attribue souvent l’opinion inverse, que nous sommes nés au bon moment pour écrire, que c’est un carrefour de civilisation fascinant, que l’Homme se cherche et se trouvera: nous sommes au bon endroit, au bon moment.

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