
Points de bascule. Extrait du Journal au 23 mars 2025:
« Travaillé tard la nuit dernière. A minuit monte sur le vélo sous la pluie qui commence, au Zadar pour le dernier verre. La serveuse hostile habituelle. Les trentenaires déguisés à la coule, bonnet de marin-barbe-‘je bosse comme ingé son’ ; et leurs petites amies qui me regardent comme si ma braguette ouverte. ‘In zadar’, en vain. Croise A., la fille-du-Zadar, au thé, d’assez bonne humeur, nous découvrons des amis communs. Elle travaille à l’école allemande, ne parle plus de peinture sinon qu’elle veut s’acheter un A peint et encadré, elle fait défiler les modèles. Les types, en passant près d’elle, lui glissent des phrases sibyllines : »Où est le Micu Doïna ? » en français »Pour le mieux du monde », ou bien sourient sans rien dire mais c’est tout comme. Ne suis pas assez saoul pour rien entendre. Rentré vers une heure, couché à deux. A 7h du matin J. fait une violente crise de colère. La journée n’a pas commencé qu’E. épuisée, épuisée, épuisée. […] Ouvre l’almanach de 88 au petit déjeuner ; sur la première page un portrait de Ceaucescu. E., vendredi, a visité sa résidence, à Floreasca, elle raconte : décevante, pas donnée. La guide ignare répète le guide au mot près. Les toilettes en or sont en fait en plaqué, dans toute la salle de bain il n’y en a pas 200 grammes. Petit film étonnamment assez élogieux à l’endroit du Père de la nation, l’industrie, les accords internationaux, la dette remboursée en petite monnaie mais il ne peut faire l’impasse sur l’interdiction de l’avortement et le boum des naissances : vingt-trois millions. Autant dire qu’une bonne part des gens, dehors, n’existent que parce que les faiseuses d’anges demandent un bras. Pour ça qu’ils tirent la gueule, qui sait. […] Achète au Mega-I de quoi déjeuner sur le pouce : un poulet cuit, des barquettes, du pain. Le caissier raconte quelque chose, se lève, ramène de la réserve une grande bouteille de Coca. Voilà-t-y pas qu’il la scanne. Je m’interpose, il m’explique je-ne-sais-quoi longuement, sans cacher son agacement, une histoire de réduction avec le poulet, qu’en sais-je. Je paie. C’est trente mètres plus loin que la lucidité revient : pourquoi n’ai-je pas dit non ? La honte, sans doute, de ne pas bien comprendre le roumain a joué son rôle, mais pas tant que ma faiblesse naturelle de caractère, cette soumission par défaut au premier venu, à laquelle je ne trouve d’ordinaire à remédier que par des scandales disproportionnés, en me ridiculisant davantage. Vieillir ne m’aura rien appris. Me retrouve avec deux litres de Coca Cola. Ne connais personne qui en boive. A Nouans la mère d’Aziz préparait le poulet avec. Par ailleurs une des barquettes, sous-vide, est gonflée : des poivrons mais E. me les fait jeter. Je reporte lâchement ma colère sur ma femme. Honte du grand con que suis. […] Deux macchabées en 24h ; le dernier, énorme, mobilise sept infirmière – en remontant du frigo les sept clopes s’allument en même temps. Résolu hier le mystère des corbillards, que ne vois jamais : ils passent très tôt et très vite, sans même couper le moteur. […] E. s’aperçoit, en les feuilletant, que S. signe ses cahiers elle-même : en CP. Pourtant ses notes sont excellentes, alors quoi ? Pour ne pas nous déranger. Son imitation de ma signature beaucoup plus crédible que la mienne. »
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