
Points de bascule. Extrait du Journal au 21 mars 2025:
« Mort, à 105 ans, de John A. Hemingway, le dernier survivant de la Bataille d’Angleterre – the last of the few était irlandais. […] Pas foutu de trouver sur Internet le journal de G. Vissac, qui semble être lu par Jérôme Orsoni. M’abonne à un site, un peu au hasard. Ne peux m’empêcher de penser, aussi, que pour ce genre de lecture tout retardement est salutaire : le journal des autres, quel qu’il soit, ne manque jamais de m’éloigner de moi-même ce qui, ces derniers temps, serait une fuite. […] A Riga G. prépare son départ, en secret. L’administration a publié une annonce pour son poste, qu’on me signale – en ai rêvé cette nuit, avec les codifications d’usage, les transferts de fautes etc. mais bien de ça qu’il s’agissait. C’était une femme d’un genre nouveau, grenobloise mais la beauté finistérienne, et d’une franchise qui confinait à la maladresse ; or cette gaucherie dans la relation sociale ne pouvait manquer, malgré les habituels points de tension, de l’inclure dans le cercle des humains intéressants. Aime à l’imaginer secrète parce qu’elle avait le masque épais. Elle s’était livrée une fois, bouleversante, en haut, dans la salle des cartes, j’y pense souvent mais ne peux l’écrire ici. […] La matinée à mon bureau. Descends avant midi au poste de police derrière le cimetière juif. La salle d’attente est pleine, des femmes essentiellement. Une vient apporter des fruits à un gardé-à-vue – son fils, crois comprendre. Un vieil homme aux cheveux hirsutes, barbe blanche, veste de surplus élimée remplit sur la petite table une plainte interminable – y joint des photocopies de vieilles cartes dont une porte encore l’étoile rouge. J’aborde la fliquette en roumain, me répond en français. Mon casier judiciaire est bien arrivé. Si, ils m’ont bien appelé. Non. Si. Laissons ça. Le clochard a levé la tête, il s’exclame : »Ah, la langue française ! » […] Voulu gonfler le vélo mais la pompe m’éclate dans les mains ; me faut remonter prendre la pompe à pied. M’en vais au travail en bras de chemise, peu pressé malgré le retard évident. Spectacle inusable des choses et des gens. Le type qui peint des aquarelles dans la montée de Baneasa attire l’attention des ouvriers du métro, qui lui tendent des cigarettes à travers le grillage. Le vigile du supermarché, quand me retourne après deux cents mètres, se fait montrer le chef-d’œuvre en cours : un crépuscule sanguinolent. […] Deux collègues s’expliquent mutuellement, avec force geste, d’où ils sont exactement dans Mulhouse ; on ne s’accorde pas sur la position du Super U, sur le coude de la rue Machin, sur l’année de la mort de Mme Bonfanti et voilà que la discussion s’envenime : parle-t-on de la même ville ? Ils passent en alsacien, le plus jeune assez maladroitement. L’autre, définitif : »Pas à dire, les gars du quartier Truc, on peut pas se fier. » […] Ramené Julien H. Bavardons longuement dans l’embouteillage. En bas de chez moi une grosse berline noire bloque le passage, J. baisse la vitre, l’embrouille dans la langue d’Eminescu mais à la parisienne. La dame terrorisée se décale. Ne parviens pas de le convaincre pour un café. »
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