
Points de bascule. Extrait du Journal au 13 mars 2025:
« Ma mère, ma grand-mère et ma tante ont été prises en photo par Arthus-Bertrand, aux Mesnuls ; elle me l’envoie. Stupéfiant, du beau travail mais ne puis me défendre contre une certaine gêne. Si ce livre est publié, voici donc l’image que les gens garderont de Maman, l’archive publique. Referme l’ordinateur sans m’expliquer mon déplaisir. La distance, peut-être, environ quatre mètres or ma mère c’est une voix au téléphone, les tâches de rousseur, saluer dans la voiture c’est-à-dire rien qui se fasse à quatre mètres. A quatre mètres ne passent que des inconnus, ceux qu’on photographie en douce ou qui, sur le quai d’en face, ne peuvent pas s’en défendre, sourient faute de mieux. Un étranger regarde ma mère ; l’ajoute, pour nourrir les ventes de Noël, à sa collection de papillons. […] Il a plu cette nuit, la circulation pénible. A Baneasa je gare ma Peugeot maculée contre une Tesla rutilante dans laquelle un adolescent seul joue avec sa tablette à empiler des lingots d’or. Le concierge a passé un ciré jaune, il s’engueule avec quelqu’un, hors cadre. Les couloirs de l’école primaire sont déserts. Sur le chantier de l’hôpital militaire quatre pompes fonctionnent à plein régime; rejettent dans le puits central des boues rouges.[…] Sur une table de l’atelier du haut, un volume d’Arta si revolutia, illustré, de 1971. […] »Le port de Singapour c’est pas mal de bureautique. » »Varna, on a Michel qui vient de là-bas. » »Rien qu’un réflexe de défense, mon pauvre. » »Comment on dit en français, tupeist ? » Pour tupeist j’imaginais changeant, lunatique, comme une toupie mais les gens que j’interroge parlent plutôt d’une sorte de spontanéité inquiétante de la parole et du geste, et je ne trouve rien d’autre que : sans filtre. On me regarde, déçu. […] Déjeuné avec Aurélie. Échangeons souvenir d’ivresse – m’attribue, en fanfaronnant, les rodomontades de je-ne-sais-plus-qui, à Riga, avec les GI’s. Irons dimanche au cinéma. […] Le Je se comprend d’ordinaire comme un champ clos, borné par les autres Je ; de sorte que nous n’occuperions qu’un territoire contesté mais intègre, un fief dont l’étendue, certes, dépend des forces de l’adversaire, mais qui n’en reste pas moins fermement délinéé. Or suis de moins en moins convaincu de l’intégrité de ce domaine. Ne pourrait-on pas, au contraire, considérer l’hypothèse que notre souveraineté sur le Je soit partielle, et d’autant plus discutable qu’on s’éloigne du centre ? Les territoires se recoupent : cinq minutes à suivre une conversation suffisent pour douter que chacun, là, soit plus qu’une superposition d’ombres. Moi-même n’ai pas lourd de fond. Si les autres ne font qu’empiéter, si nos pensées profondes ne font qu’exprimer des fidélités involontaires, rien ne reste de vraiment nôtre que les trahisons. […] Ai été dur pour la photo de ma mère. Du beau travail. C’était pensées de deux heures du matin. […] Le temps tourne à l’orage. Il éclate vers 17h30, l’onde serrée par les immeubles remonte le boulevard. E. n’a pas trouvé de place au coiffeur, elle a pris la sauce, un chauffard a manqué de la faucher ; rentre agacée. Elle me donne le poivrier vide à dévisser. En garderai l’odeur jusqu’à la nuit. »
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