
Points de bascule. Extrait du Journal au 3 mars 2025:
« La journée sur mon texte. Deviens fou. Rien n’est vraiment touchable. J’éboule des murs porteurs, ça me tombe sur la gueule. Sans mettre un pied en dehors du bureau suis en nage. Dehors, la vie passe, les enfants jouent, se promènent avec leur mère, admirent le troupeau de moutons dont le gros berger, l’oreille collée au téléphone, répond timidement à leurs saluts. […] Elsa fait un saut au café pour internet mais toutes les tables sont occupées, c’est le coup de feu. Revient agacée. Les nombreuses copies (plus d’une centaine) qu’elle a emportées lui gâchent ses journées. Elle demandait aux jeunes gens de réfléchir à l’utilité de la littérature ; je l’entends, parfois, lire les compositions à mi-voix, affligée. Suis consterné, moi-même, par l’invraisemblable dépense d’énergie des profs et des élèves, de la société tout entière, pour si peu. Le temps viendra de considérer l’utilité du collège: nulle. Ne demandai, en mon jeune temps, à cette sotte institution que de susciter les conditions d’une intégration sociale permettant, à court terme, dans le consentement général de l’univers, de toucher une paire de seins nus ; y perdis mon temps et mes prières. […] Écouté, hier, la conversation des vieillards derrière moi, au Feu, reconnu quelques mots : Amérique, Trump, Zelenski. […] Vers 16h n’y tiens plus, jette tout le monde dans la 106 et roule vers la petite montagne, au sud. Après 20mn, garons au bout du bout de la route. C’est un hameau de roulottes hors d’âge que je prends d’abord, contre le bon sens, pour des wagons ; aussi des cabanes en panneaux bitumés et, sur la colline, des bergeries en tuiles de fibro-ciment. (Le contrepoint cependant d’un invraisemblable chalet suisse entouré de lampadaires, gardé par une foule de chiens et de caméras, sans âme qui vive.) Empruntons le chemin qui monte ; après trois cents mètres un pâturage d’altitude, la vue se dégage, les enfants ramassent des bâtons (Quel a été votre moment préféré de la journée ? Et J. de répondre : c’est d’avoir un bâton.). Un troupeau, justement, vient à notre rencontre : deux ânes jeunes, d’abord, font mine de nous charger ; puis les moutons puis les chèvres. Le berger les guide avec son 4×4, le chien clôt la marche et vient se faire gratter le ventre. Elsa effrayée d’un bout à l’autre. Montons encore, S. insiste, vers le sommet – c’est par là aussi que l’envie me poussait, ne sais si la petite fille l’a senti ou si c’est son envie propre qu’elle exprime. Errons dans un petit bois d’épineux tordus comme j’en vois pour la première fois. Un crâne de chèvre sanguinolent mais n’ose le ramasser. Ça et là des cabines de béton défendues par un savant réseau de barbelés, comme si un danger extrême ; mais les panneaux rouillés, criblés de balles, illisibles. Le rayon d’or puis la nuit tombe ; E. toujours inquiète me presse. Au retour, croisons un type en moto tout-terrain, il nous salue, file vers le village et je suis un moment à penser qu’il nous guettait. »
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