
Force ni que rage. Extrait du Journal au dimanche 5 avril 2026 :
« Il y 22 ans c’était lundi. La lune se lève dans la troisième vitre en partant de la gauche. Cherche à mettre de l’ordre dans les impressions du jour et celle-ci en particulier: que le temps n’est qu’un défaut de l’éternité, une infractuosité qu’aussitôt colonisent les organismes. Alors la lutte. Dans l’évidente disproportion des forces (le bloc contre la faille, l’herbe à travers le trottoir, la goutte d’eau etc.), les fables nous ont appris à pronostiquer la victoire du plus faible. De fait, le mortel a l’autorité sur le mort, et le mort sur ce qui n’est pas né. Aussi n’est-ce pas la vie qu’il faut choyer mais l’immensité froide, la réserve de silence, les ténèbres qu’un seul brasillon compromet, les puits sans fond à qui un chat tombé suffit à donner Comme un goût, non? […] Trouvé ce matin des chaussures, une veste au fripier du bas de la rue. […] Pas le 148 mais le 448. Vrai que le Journal déforme, croit m’apprendre E. Je corrige: le langage forme. Sans lui rien ne reste qu’une matière sans nom et sans contour, la vie, pour l’expérience de laquelle nous n’avons qu’une seule possibilité, décevante et aveugle, celle de la vivre. Un flan mal cuit qui s’enfuit sur la table. L’écart entre la vague impression d’avoir vécu et la phrase définitive, la phrase tranchée du Journal suffit, quand j’étais au collège, à couper court à mes premières tentatives – me réfugiais dans des langues inventées ce qui était, déjà, façon de représenter le phénomène. […] La jeunesse de Didier D.: l’usine de bouillon Kub. […] Grand soleil. La matinée à mon bureau. Déjeunons d’un covridog au sur les marches du Cercle Militaire, avec Elsa et les enfants. Foule. Bruit. […] Dans le Monde les amours d’Albert Béguin et Raymonde Vincent, qu’ai longtemps tenues pour un grand secret dont la mère de Jean, seule, par sa mère etc. […] Croisé le petit Oscar avec sa mère, au parc. […] Recevons Elise G.-R., une ancienne élève – suis-je si vieux? – et sa soeur Ilona, qui étudie à la fac vétérinaire de Timisoara. Elise travaille aux collections archéologiques de Strasbourg. Un café sous la galerie, un tour dans le quartier avec S., qui joue les guides. J., faiblard, est resté avec sa mère. La situation fragile, la réalité tout-à-coup pleine de coins qui saillent, de tranchants. Ne puis en vouloir à personne. Ne puis, non plus, assister au zoom de 17h, avec les étudiants en droit. »
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