
Force ni que rage. Extrait du Journal au dimanche 29 mars 2026 :
« Émerge tard dans mon lit envahi d’enfants qui veulent écouter la « chanson de Coluche ». Il pleut. […] Hier, dans le public de la librairie, deux brigadiers forestiers, un camarade de promo de Marius et son fils. Lui ont apporté une botte de persil et le poireau oltène. […] On critiquera facilement ces raouts-là, célébration machin de l’entre-soi machin mais c’est mal comprendre combien cet entre-soi est fragile, pressé, de partout, par la pétrification du langage ; aussi n’est-il pas inutile de retremper sa foi, régulièrement, au contact de ceux qui, comme vous, imitant le vieil Aveugle, se sont donné à eux-mêmes le métier d’ἀείδειν. Quel autre mot? Pas inutile, non plus, dans les accès de lucidité qu’autorise l’extrême ivresse, de s’examiner soi-même à leur miroir. Compris, par exemple, à quel point je me fourvoie dans ce texte sur le Fusil de Maurice qu’avance depuis un mois. Il meurt ce jour. C’est Denise dont faudrait parler. […] Marius raconte: son grand-père, en Olténie, pour rentrer chez lui affrétait trois taxis. Un pour le chapeau, un pour la canne, un pour lui. Le convoi remontait la rue principale, lentement. Il payait, en arrivant, les trois chauffeurs, tiens tiens et tiens. […] Conversation avec Christophe: le sort de Loana, lui aussi, l’a touché. […] A peine tapé ces lignes sur le langage pétrifié, sur la langue morte, que reçois un mail appelant, pour acompagner le vademecum e-nov, à promouvoir l’engagement intercatégoriel, seule garantie du caractère transformant de ce label. […] La langue, en réalité, sur le modèle de l’arbre: 99 pour cent de fibres inertes, vestige de croissances terminées, et une pellicule verte, fragile, seule vivante, le cambium arrachable à l’ongle, où tout se décide. […] Denise en territoire. […] Pas sorti avant le soir. Me sens bouffi. Dans le dos des points douloureux. Marque noire où ai pris la poignée de la porte, il y a deux jours. E. a installé son bureau sur la rue, elle corrige des copies, elle brode. […] Dîner chez les N., du côté de la rue Turda, du Cocosatu – quartiers de blocs mais survivent, serrées de près, des villas interbelliques et, devant chez eux, une palissade bitumée, un jardin, une maison-wagon au toit vert-de-gris. Sont de Villennes-sur-Seine, ont chanté dans des chorales à Orgeval et Saint-Germain – connaissent celle de ma mère. Lui raconte très bien Pierre et le Loup. Se sont rencontrés dans une campagne politique – il s’était présenté à la mairie de Rennes. Le politique flottera dans la conversation, avec la prudence que commande notre condition d’étrangers. Gens charmants, que la vie n’a pas ménagés. Plaisantons tard. Descendu une bouteille, malgré mes promesses à moi-même. Rentrons sous pluie diluvienne.”
Laisser un commentaire