Journal d'Anton B.

Mercredi 18 mars 2026, 21h00

Force ni que rage. Extrait du Journal au 18 mars 2026 :

« Samedi, les Gitans qui m’arrêtaient photographiaient discrètement ma gueule et ma plaque. A qui en rendent-ils compte ? On devinait, derrière le chaos apparent, des hiérarchies précises et anciennes, les protocoles nerveux d’une citadelle assiégée. […] A mon bureau ce matin, pour écrire. Frappé, de plus en plus, par la nature parfaitement artificielle du point, qui ne correspond à rien dans le fil des pensées, dont chacune appelle la suivante. Le texte, hier, d’E. Wiesel, quelle que soit le poids de sa matière, semblait prémâché pour une dictée de collégiens. […] Douze bornes en vélo pour donner mon heure de grec. Sont deux. Repars aussitôt, douze bornes jusqu’au commissariat de police du secteur I, à Mihalache. Voudrais déclarer la perte du passeport de J. pour en faire un nouveau, il suffit d’une déclaration tamponnée mais là, faille temporelle. Ma demande et le petit mensonge qui va avec jettent les flics au guichet dans une stupéfaction dont la cause ne me sera jamais donnée. Attends une heure dans la petite salle, qu’ai tout le loisir d’épuiser : le calendrier Pro-Lex déchiré, les ficus bleus de moisissure ; sur un mur cinq photographies des années 70, les fleurons de l’urbanisme socialiste, on reconnaît la Sala Palatului et le réaménagement de la place de l’Union. Une fliquette de vingt ans (une barre) flirte avec son collègue du même âge (une barre aussi mais le collier de barbe, la bedaine d’informaticien, le T-shirt Jean Pascale) ; sous la surveillance de leur cheffe (quatre barres), grande femme osseuse, chevaline, pommettes de chair verte et dure, qui s’amuse à soutenir mon regard mais qui, elle-même, avec le petit râblé poivre-et-sel (deux barres)… Tous de se passer, à haute voix et sans arrêt, la mémoire incapable, le code de l’ordinateur : 6485. Dans la file d’attente surtout des chauffeurs Uber demandant leur extrait de casier, qui connaissent tous quelqu’un sus et l’appellent aussitôt : Je suis jos ! Dix centimes laissés sur le comptoir. Un ouvrier népalais, pour un titre de séjour. Une bourgeoise élégante qui se présente : une personne juridique. Un vieil homme demande qu’on lui fasse une photocopie des horaires d’ouverture mais c’est un non. Le jardinier va et vient mais toujours, au moment d’entrer dans la zone « interdite aux personnes non autorisées », il emballe son sécateur dans un chiffon. Puis ressort. Choisit la longueur des branches du cornouiller et parce que ça fait une heure que j’attends je puis dire qu’il les taille aux deux tiers. De l’autre côté du mur, hors de sa portée, le taillis emmêlé de clématite du cimetière juif. […] La pédale droite du vélo cède. Suis trop lourd. Pénible à reconnaître. […] Enfin, un mec me fait asseoir dans un bureau : vingt ans encore, en T-shirt blanc, peu sûr de lui depuis qu’il a aperçu la carte dans mon portefeuille. Derrière, dans un panier en fer blanc, une curieuse Fire Extinguish Ball, qu’il faut lancer directement dans les flammes, dit le schéma. Remplissons les papiers. Plongée dans le temps : le nom de mon fils, le mien, celui de mon père, celui de mon grand-père qui, lui-même, portait celui de son grand-père ; et je sens, dans ce pays fasciné par la généalogie, qu’on se force à couper là, que si on s’écoutait… […] Rentré tard. Relu les poèmes de Magda. Des pâtes, des épinards. Ajoute des lardons, mais c’est de trop. »


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