
Force ni que rage. Extrait du Journal au 9 mars 2026 :
« La journée sur le plateau. La fiction réamorce, la conspiration de la réalité aux acteurs rempaillés de frais, les joues pleines, les ongles roses ; quelques-uns, cependant, bloqués au Moyen-Orient, assez pour une impression de silence et que le mouvement, dans la brassée de 10h30, soit plus mou – c’est mon pas pressé, à la fin, contre toute attente, qui dérange l’attente générale on-ne-sait de quoi. […] Des bancs de neige encore dans les cônes d’ombre, sur les toits ou rassemblée en tas dans les angles ; neige plus provocante encore dans cette matinée de printemps tiède où les oiseaux déjà sont revenus, où les bourgeons collent, où les manœuvres de la fosse du métro sortent fumer en bras de chemise. […] Dans la salle du premier, où les gens vont et viennent, un sabre japonais, intimidant, roulé dans un drap noir, oublié sur une table derrière les ramettes de papier. On se le passe avec inquiétude, sans oser l’ouvrir. Quelqu’un parle de prévenir la sécurité. […] Au registre des coïncidences : sur les clefs de Marlène, avec lesquelles je joue sur son bureau, une étiquette, SILLA. C’est, m’explique-t-elle, le nom de son chat. […] Échangé avec Benoît sur le Hospodar. Un mot de Kévin. Mail de M.S. Mail aussi, puis au téléphone, Isabelle Wery, de passage cette semaine à Kyralina, au lycée français, et qui connaît Christophe. […] La cuvette des pissotières marquée, en gris discret, Ideal Standard. Le paradoxe décidément est la matrice de la réalité, pas un secret mais c’est notre attention qui faiblit, qui loupe les clefs – plus de vingt mois que celle-ci se trouvait au bout de ma queue. […] Mets de l’ordre dans mes idées en regardant le ballet des grues jaunes. Tristesse joyeuse : cru d’abord que c’était de voir construire quelque chose qui serait encore debout quand moi plus, banal serrement de cœur du passant des grandes capitales. Mais non. C’est de réaliser que chaque type, sur le chantier, s’en fout – je les entends dire d’ici, ils s’en battent les couilles – comme je m’en fous, moi aussi, la plupart du temps. Le monde est fait par ces gens qui s’en foutent et que meut, soudain, très rare mais aussitôt multipliée par la légende, une étincelle de volonté. Le type qui change la vitre de l’abribus s’en fout. Le type de la MAIF s’en fout. Le tourneur-fraiseur s’en fout. A la fin, pourtant, quelque chose existe qui est un peu plus qu’un décor de cinéma. Il faut bien qu’en amont, quelque part, un peu de désir vrai, d’attention etc. Combien de fondeurs faisait travailler Rodin ? […] Rentré en bus jusqu’à l’ambassade, passe devant la librairie mais sans entrer. Repense à la question d’H. Oui, je sens bien que la réalité est, d’abord, une limite très fine où se rencontre l’être et le non-être : une membrane sensible, tendue à l’extrême, et qui crépite comme si régulièrement des poignées de grain. Me sens, moi-même, toujours au bord de cette limite, et toujours sur le point de basculer d’un côté ou de l’autre, chacun valant égale dissipation. »
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