
Force ni que rage. Extrait du Journal au 6 mars 2026 :
« Nettoyons et fermons la maison. Départ vers midi. Pousse la 106 dans les hauteurs du compte-tour pour atteindre le bac de Silistrata avant 14h ; dans les villages, où le soleil a fait sortir les tables devant les maisons, on ouvre de grands yeux en nous voyant passer dans la trombe de poussière. A Tervel à 13h ; les armes, chaque fois, de la ville en grand, à l’entrée ; représentant, avec quelques variations, un épi de blé géant croisé avec un pylône électrique, comme je l’imagine dans Terminus Radieux. Puis la route à nouveau déserte, deux maisons sur trois à l’abandon, un Gitan sur une carriole qui s’écarte ; les grandes usines le toit effondré, une forêt pousse à travers, sur les grands parkings envahis de ronces la ronde des moutons et des chiens : le pays mort. 40mn puis Silistrata. Le terminal ferry est au fond de la friche industrielle, derrière les silos crevés et les cimetières de camions – en bulgare : des automorgues. Franchissons au ralenti les anciens postes de police, confiés désormais à une agence de sécurité privée qui s’est contentée de garer son 4×4 au milieu du passage ; il n’y a personne dedans mais j’ai une petite voiture et parviens à me faufiler. Sommes à temps pour le bac, malgré les paperasses à la guérite (ticket + taxe portuaire, qu’ils feront repayer du côté roumain). Avec nous des camions moldaves, des chargements de bois. La traversée prend 40mn, merveilleuse, sur l’eau grise. Mangeons le pain d’E., les saucisses d’hier, du fromage allemand sans goût. Nous frôlent des barges serbes. Sur l’autre rive, des frênes, des bouleaux, de grands oiseaux noirs qui, sur les branches flottées, de loin font penser à une tribu de singes. Me souviendrai longtemps de ces minutes-là ; je veux croire qu’elles s’écrivent aussi dans la tête des enfants. De l’autre côté, pareil, la frontière déserte, les guérites renversées ; un type vend des pneus sous un auvent. C’est sur la route, dans la campagne, qu’a lieu le contrôle de police international : le tandem bulgaro-roumain m’interroge sans zèle, ouvre quelques bagages, fait semblant de prendre E. pour ma fille, fait risette aux autres puis c’est tout. Rentrons par la plaine valaque, d’une raffinerie à l’autre. De loin en loin des séchoirs à tabac. A Bucarest, dans la congestion du Secteur 3, le moteur a des ratés. Rue Stirbei à 17h. Dînons. E. et les petits tombent. Reste seul. »
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