
Force ni que rage. Extrait du Journal au 14 février 2026:
« Rendu les clefs à 10h, cordialement : le propriétaire me donne le fait-tout et le grille-pain que je proposais de lui acheter. Mes adieux à la voisine de palier, dont la fille étudie la finance à Saint-Quentin-en-Yvelines. M’achète une paire de chaussures au seconde-main du coin de la rue avant de rentrer sur le vélo bulgare, qui dévisse rue Berzei. Finis à pied. […] E. très fatiguée. […] Au parc Cismigiu. Les amoureux achètent des roses ou des tulipes ou vont, les bras encombrés de petits sacs de parfumerie ; mais le spectacle n’éveille plus rien en moi et, d’ailleurs, il y a peu de femmes ici qui vaillent de se retourner. Essaie d’apprendre aux petits à faire du vélo, n’y parviens pas ; et de voir les autres enfants zigzaguer joyeusement me peine. Les miens se désintéressent d’ailleurs très vite de l’engin pour aller examiner les perce-neige. Mais E. est sortie, reprend un peu ses couleurs. Traverserons. […] Au téléphone Marius D. Popescu, de Genève. Homme disert, nombreuses anecdotes. Nous nous verrons d’abord le 21, au Hidden, pour la traduction de la Symphonie ; le 27 au lycée, le 28 à Kyralina. Lui fais observer, un peu bêtement, l’importance de son travail dans le retardement de la mort de la langue, m’attendais à une protestation de modestie mais non : il a parfaitement conscience de ce qu’il fait. […] Raté, hier, l’anniversaire de Jean. […] Le tour du quartier, ce matin. Les années 20. Sur un garage les lettres intactes de l’Union Numismatique Bucarestoise. Des échoppes de couturiers H/F, gardent l’entrée de courettes où le brouillard se maintient jusqu’à 10h. Petits restaurants turcs au toit effondré, sous les poutres calcinées les soupières d’inox toujours brillantes, les piles d’assiettes à chorba rincées par la pluie. Un corbillard nickel sur les gravillons. Villas abandonnées, taguées Exposition Artistique Permanente. Dans un cabanon l’Église des Saints-des-Derniers-Jours. Une vie discrète, comme un couvre-feu qui se relâcherait : un coiffeur se rase lui-même dans la boutique vide, un Gitan a tiré sa chaise dans la rue pour examiner des tickets de gratte-gratte ; une jeune femme en peignoir pose sur le bord de la fenêtre un bouquet, qu’elle photographie. Écrasant tout, décor à la Fritz Lang, le building stalinien de la Répression des Fraudes. […] Dans la courette une très vieille dame embrasse J. Pas le cœur à l’empêcher. Heureusement E. n’a rien vu. »
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