
Force ni que rage. Extrait du Journal au 1er février 2026:
« -10° ce matin. Risquons les petits dehors, E. veut leur montrer la boutique du musée ethnographique. Ils ne ressortiront pas. Travaille à mon bureau toute la matinée, en alternant avec le journal de Gingsberg. La relecture d’E. sans pitié, mon bouquin incompréhensible, six ans de travail pour ça. Un café, après déjeuner, au café sous la galerie mais les doigts gelés, impossible de tenir le stylo ; à l’intérieur, trop de monde. L’amoureux de D. repasse, marque imperceptiblement l’arrêt, le même livre à la main qu’hier. Jean au téléphone, il est à Nouans ; aimerais le voir ici mais il fait la plonge dans un restaurant encore deux mois. Son père, qui suit notre conversation, m’invite à passer le voir – ce qui, à vrai dire, me ferait plaisir mais dans quelle mesure ça reviendrait à trahir la confiance de Catherine ? Au retour, croisé la manifestation iranienne, place de la Victoire. Les gendarmes fouillent les sacs, certaine nervosité. Les banderoles demandent l’expulsion des diplomates du régime islamique ; les drapeaux du Chah croisent le Stars and Stripes ; les couleurs roumaines, aussi, et israéliennes. L’antipathie évidente que peuvent susciter les ayatollahs vient se heurter à celle qu’inspirent désormais Washington et Tel-Aviv ; et je rate un feu, l’esprit occupé à démêler tout ça, comme un imbécile devant un jet d’eau. […] Rêve terrifiant : J. a disparu. Je fouille dans la boue du canal à vide, je plonge dans les sections où, défiant la physique, l’eau est restée. Des gens autour l’indifférence absolue. Ramasse, près de la bonde, un nouveau-né tout bleu mais vivant, ce n’est pas le mien, ne sais qu’en faire. Mais voici deux Indiennes, le visage quadrillé de peinture, qui me rendent mon petit garçon. Elles lui ont donné à goûter. […] La solitude de Ginsgberg, petit con au Mexique, érotomane drogué à balle et fauché comme pas un, ressemble tant à ce que j’ai vécu en Espagne, au Maroc (le désemparement devant tous les possibles de l’existence, l’emballement sexuel permanent, la palpitation insoutenable et le goût des radicalités dangereuses) que je me prends à pardonner, pour la première fois, à ce poète obscur, rongé par le mysticisme et la psychanalyse, que je m’étais contenté jusqu’alors de feuilleter. […] Révisé, avec S., les tables de multiplication : la 2 et la 3. Son frère, dans la pièce d’à côté, jaloux de n’être pas encore initié à la magie des nombres, jette à tue-tête des réponses farfelues. »
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